«J’ai toujours été la même personne. J’ai pas d’objectif», dit Marie-Josée Croze à propos de sa carrière.
«J’ai toujours été la même personne. J’ai pas d’objectif», dit Marie-Josée Croze à propos de sa carrière.

Marie-Josée Croze: Sans filtre et à cœur ouvert

Nous avions, en théorie, 15 minutes pour discuter avec Marie-Josée Croze en direct de son domicile parisien. Mais comme Le Soleil se trouvait le dernier sur la liste, le généreux entretien aura duré une heure. Où l’actrice révèle, sans filtre et à cœur ouvert, les secrets de son succès, son absence de nostalgie pour le Québec, son enfance avec une mère malade qui l’a formée... Entrevue avec une artiste pleine et entière.

L’occasion était belle, à quelques jours de ses 50 ans, de dresser un bilan. «Non, j’ai horreur de ça.» Elle passe sous silence son anniversaire, ne fête Noël que le fusil sur la tempe et fait l’impasse sur le jour de l’An. «Être assis à table avec des gens qu’on n’aime pas, qu’on embrasse, ça va me porter la poisse. Je préfère ne rien faire.»

En fait, suggère la célèbre actrice, sa vie ne diffère guère de la nôtre — «j’ai les mêmes inquiétudes que tout le monde — à part son métier. «J’ai toujours été la même personne. J’ai pas d’objectif. Je trouve ça stupide de dire “je veux devenir...” On ne devient rien, on est quelque chose, lance-t-elle catégorique. Après, il suffit d’être gentil avec les gens et cohérent avec ses choix.»

Des choix, la femme en a fait plusieurs. Comme s’établir en France, dont elle a obtenu la nationalité il y a huit ans, après son Prix d’interprétation au Festival de Cannes 2003 pour Les invasions barbares de Denys Arcand. Ce qui explique une certaine impatience quand on lui parle du Québec. Sa vie loge ailleurs. «Le Québec ne me manque pas.» Point.

D’autant que «je reçois plein de projets dans les trois langues que je maîtrise. Je ne comptabilise pas les choses. C’est complètement aléatoire. Si moi je suis contente de mon travail et si on est content de moi, tout va bien. Le succès engendre le succès et le bon travail entraîne l’intérêt. Les gens ont ensuite envie, mais il faut que l’envie soit partagée.

«À 50 ans, on est censée savoir ce qu’on fait. Je ne veux pas être malheureuse sur un tournage. Ça peut m’arriver, pour des raisons que je n’ai pas pu évaluer et qui ne sont pas de mon ressort. Et puis, dès fois, il y a des univers dans lesquels on ne veut pas plonger ou revisiter, parce que je l’ai assez fait.»

Marie-Josée Croze reconnaît avoir, comme tout le monde, des hauts et des bas, dont un passage à vide après Iqaluit de Benoît Pilon (2016), tournage dans le Grand Nord québécois qui l’a laissée complètement lessivée. L’envie n’y était plus. Elle refusera d’ailleurs un rôle dans «une grosse série française», au grand désarroi de son agent. Il lui faudra presque un an avant de retrouver le goût de faire l’actrice. «On n’est pas une machine non plus.»

Ce qui est lié aussi à sa personnalité. Très entière et absolutiste. «J’ai un tempérament qui ne lâche pas. Ce que je déteste le plus, c’est l’imposture, les gens qui intriguent. Ça m’énerve. Quand je parle avec quelqu’un dans une soirée, je ne me soucie pas de savoir si cette personne va me faire la courte échelle ou si elle connaît des gens. Je ne suis pas dans ce trip-là et je ne l’ai jamais été.»

Et elle désire qu’on sache que c’est ce qui la caractérise. «J’ai pas d’ambition. La vie m’a prouvé que ça ne veut rien dire. Les gens qui courent après le succès, tout ça, se trompent. Je l’ai constaté très rapidement. Il ne faut pas prendre des vessies pour des lanternes et essayer d’être dans le vrai.»

Pour y arriver, l’actrice n’hésite pas à se lancer des défis, à tenter de repousser sans cesse les limites de son implication dans un tournage. «C’est ce que je fais quand je joue. J’essaie que chaque moment soit réel. Je ne boulechite pas. Je fais les choses vraiment. Au risque d’y laisser ma peau. Sinon, ça n’a aucun intérêt. Je ne sais pas comment [ceux qui simulent] font. […] Je fais du mieux que je peux. Je crois en quelque chose de beau et de bon qu’on peut amener dans toutes les sphères de la vie.»

Cette volonté de sans cesse repousser ses limites remonte à son enfance, pense-t-elle. Adoptée à deux ans, elle se retrouve au sein d’une famille de cinq enfants établie à Longueuil. Une bonne différence d’âge la sépare des trois plus vieux. Ses parents se quittent lorsqu’elle a huit ans.

«Je me sentais très responsable de ma mère, qui était une femme forte, mais en même temps fragile. Elle était déjà vieille et malade, souffrait de dépression. J’étais, très jeune, consciente de plein de choses dont les enfants n’ont pas conscience, notamment que les choses ne sont pas immuables. Mon insécurité était que je risquais de perdre ma mère. Elle risquait de mourir tout le temps. Ça a formé mon caractère, mon pragmatisme.

«Je suis capable d’envisager les réalités les plus dures et de les confronter. Je ne vis pas dans l’angélisme. […] J’ai appris très jeune à ne jamais me plaindre, à ne pas chercher des coupables autres que moi-même quand il y a des problèmes.» Une attitude qui se reflète dans la façon dont elle pratique le métier d’actrice, estime-t-elle.

Ce qui explique peut-être aussi sa franchise parfois brutale. La langue de bois, connaît pas! Une honnêteté qui passe mieux quand il s’agit d’un homme plutôt que d’une femme, fait-elle remarquer.

«Je ne suis pas dure pour rien : je n’arrive pas de Walt Disney, moi. Je ne suis pas la fille de, pas quelqu’un qui a été aidé… Je me suis construite toute seule. Mes armes ne sont pas celles de la prostitution, mais celles d’une forme de talent. J’ai saisi ma chance. J’ai été courageuse. J’ai eu plein d’opportunités que je n’ai pas saisies. Mais j’en ai saisi certaines et ça a été les bonnes, je crois.»

Personne ne sera surpris, dans cette optique, que Marie-Josée Croze fustige ceux et celles qui passent un temps fou sur les réseaux sociaux. «Consacrer autant d’énergie à montrer et à faire croire! Le cerveau s’atrophie. Si on ne muscle pas son cerveau et le corps, c’est foutu. Ça, les gens ne l’ont pas encore compris. On est en train de former une génération de robots, c’est triste.» Elle espère quand même un retour du balancier «vers quelque chose de plus authentique».

Cette sincérité sans fard semble bien lui réussir. Et plaire, dans un métier où plusieurs craignent de donner l’heure juste, de peur de se couper des ponts. «Je constate que j’ai beaucoup de chance, mais aussi beaucoup de mérite. Et ça, j’ose le dire. Je n’ai jamais choisi la facilité. Et je n’abandonne jamais.»

À preuve : quelques jours après notre discussion, l’actrice partait un mois au Maroc pour le tournage d’un film à propos duquel elle doit garder le secret. Et les propositions s’empilent.

Son désir de regarder par en avant ne se retrouve qu’encore plus légitimé.

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LA GRANDE ILLUSION

Dans <em>Disparition à Clifton Hill</em>, l'actrice joue une mystérieuse illusionniste qui porte une plus grande affection à son tigre qu’à son garçon...

Marie-Josée Croze terminait la promotion de Mirage lors de notre entretien (qui débute le 8 mars sur Crave). Louis Choquette (Mirador) a réalisé la série d’espionnage franco-germano-canadienne dans laquelle l’actrice jour le rôle principal. Mais ne comptez pas pour autant la voir devant une caméra québécoise de sitôt. Les scénarios proposés, qu’elle refuse poliment, ne l’allument pas. Elle a tout de même joué dans Disparition à Clifton Hill, du réalisateur ontarien Albert Shin, incarnant une mystérieuse illusionniste qui porte une plus grande affection à son tigre qu’à son garçon...

Inspiré de l’enfance du cinéaste, le suspense psychologique décalé s’intéresse au destin d'Abby (Tuppence Middleton), qui croit avoir été témoin d’un enlèvement lorsqu’elle était toute petite. De retour à Niagara Falls au décès de sa mère, son enquête la met en contact avec les Moulin, version québécoise cheap de Siegfried et Roy. «Comme ils parlent mal anglais, ça m’arrangeait», rigole Marie-Josée Croze.

Elle joue le pendant féminin du couple, un choix audacieux. «Je ne prends pas toujours le même chemin. […] J’étais tellement contente quand j’ai découvert le rôle. Je ne comprenais pas pourquoi ces gens-là me faisaient autant confiance. C’est un rôle qui ne ressemble pas à mon typecast. On m’engage souvent pour ma retenue, le côté froid. C’était tout l’inverse. On ne me propose habituellement pas ce genre de rôle loufoque, un brin ringard.»

Son travail de recherche consistera à regarder des vidéos de magiciens à paillettes afin de comprendre comment de gens ordinaires, un peu vulgaires dans ce cas-ci, entrent dans une autre dimension quand ils enfilent leurs costumes. «Les trucs à la con des magiciens, c’était marrant. J’essayais d’être le plus kitsch possible, tout en restant sincère. Ce sont des vedettes locales.»

Situé à l’écart des fameuses chutes, Clifton Hill ressemble à un mélange de Las Vegas et de parcs d’attractions des villes de la côte est américaine. «C’est un film un peu onirique, tout est possible.» L’esthétique du long métrage est d’ailleurs fortement influencée par le Twin Peaks de Lynch, Cronenberg (qui joue un petit rôle) et Atom Egoyan. 

Le fils de ce dernier était présent sur le plateau lors du passage de Marie-Josée Croze. «Il est pareil que son père, c’est fou.» 

L’actrice tourne toutes ses scènes en studio en trois jours. Elle interprète Mme Moulin dans la vingtaine et dans la cinquantaine, sans effets spéciaux. «Il y avait tout un travail avec le maquillage, les coiffures, les costumes...»

Ce fut court, mais «j’en garde un souvenir vraiment chouette».

Disparition à Clifton Hill prend l’affiche le 28 février.