Avec La ferme et son état, Marc Séguin dresse un portrait saisissant de notre agriculture.

Marc Séguin: agriculture nouvelle vague

Qu'est-ce que Marc Séguin connaît à la réalisation d'un film? Et à l'agriculture? Dans le premier cas, pas grand-chose, avoue volontiers le peintre renommé. Dans le deuxième, par contre, il a développé une certaine expertise avec la ferme qui nourrit sa famille. Or, il constate que rien ne bouge dans ce secteur au Québec. D'où l'idée de La ferme et son état, un portrait saisissant de notre agriculture, mais surtout d'une nouvelle génération branchée et informée qui veut faire les choses de façon durable. Le Soleil a rencontré l'artiste multi-disciplinaire mardi, lors de son passage au Festival de cinéma de la ville de Québec.
<em>La ferme et son état</em>
Q Pourquoi le cinéma?
R Pour mon film de fiction (Stealing Alice, 2016), j'ai aucune idée. Un matin, une minute, j'en faisais pas, l'autre minute d'après, j'en faisais un. Ce que je voulais dire, je ne pouvais pas le faire par la peinture ni par les mots. C'était naïf. [...] J'avais aucune idée des codes. C'est une belle aventure quand je vois le produit final, mais le processus, j'ai trouvé ça dur de travailler avec plein de monde. Dans le cas du documentaire, c'est vraiment une parole citoyenne. Ça fait 15 ans que j'entends parler de cette agriculture [durable] à droite et à gauche et rien ne change. J'ai un enracinement profond au territoire. Mes voisins sont aussi agriculteurs. Il y a une génération qui pense différemment du modèle dominant et qui fait une agriculture qui correspond à mes valeurs : plus responsable, plus écologique et qui est aussi beaucoup dans l'innovation. [...] Je me suis dit qu'avec le cinéma, j'arriverais peut-être à rejoindre un plus large segment de la population. Tout le monde se nourrit. Ça devrait être un sujet qui nous préoccupe.
Q Tu parlais de naïveté. Crois-tu vraiment pouvoir faire changer les choses?
R Depuis qu'on a annoncé le lancement du film, c'est incroyable la réaction des gens et des médias. Ce n'est pas un pamphlet ou un manifeste. Mais on était mûr pour un portrait de l'état des choses. Peut-être est-ce naïf, mais on parle beaucoup d'agriculture en ce moment. Il y a des gens qui sont en tabarnac contre moi, d'autres qui ne veulent pas me voir, mais j'ai aussi des appels pour me raconter à quel point ça marche mal. Je veux informer les gens. Le Québec est la province la plus arriérée du Canada en agriculture. Le système des quotas et plein de trucs fonctionnent bien. Mais si on ne prend pas ce virage bientôt, où on réoriente nos priorités, il va falloir importer encore plus de nourriture. Chaque année, le pourcentage d'exploitation agricole [au Québec] et d'autosuffisance diminue.
Q Tu soutiens dans le documentaire qu'il y a un grand manque de volonté politique à réformer les choses. Vrai?
R Les gens ont peur du changement. On ne veut pas changer un modèle qui, en apparence, fonctionne. Cette inertie, comme partout, favorise le modèle dominant. Quand il y a des acteurs de changement, ils n'ont pas de place pour s'insérer.
Q Pour l'instant, cette agriculture durable ne représente que 3 % de la production. Jusqu'où faudrait-il aller?
R À 6 %, ça ferait déjà le double de familles qui pourraient en vivre. Et autant de gens qui en mangeant mieux taxeraient moins notre système de santé. Au Danemark, où on est allé, cette décision a été prise de concert avec la population. [Ils se sont dits] ça va améliorer toute la vie de notre pays : notre système de santé, notre commerce... Ça va donner une fierté aussi. Ce n'est pas négligeable, ça. [...] La fierté de notre terroir pourrait être ailleurs que juste dans le sirop d'érable.
Q Ça présuppose aussi qu'il faudrait réformer le modèle dominant...
R Je pense, pour y avoir réfléchi, que c'est impossible de remplacer l'un par l'autre. Les grandes filières doivent continuer d'exister. Ce que les jeunes agriculteurs demandent, c'est le droit d'exister aussi. Il y en a des gens qui veulent manger ça. On serait peut-être surpris. Peut-être que le 6 % grimperait à 10 % ou à 15 % rapidement, sans pénaliser personne. Il y a beaucoup de protection d'acquis et de réflexes syndicaux. [...] Il faudrait réorienter un peu la part du milliard $ de subventions. En partant, tu baisses les prix [pour le consommateur]. Autre chose, l'accès au territoire. La Commission de protection du territoire agricole, c'est extraordinaire. Ça empêche l'étalement urbain. Sauf que, pour l'instant, elle pense que l'exploitation agricole, c'est une centaine d'acres. T'as pas le choix d'avoir un tracteur et que ce soit une exploitation industrielle. Mais si ceux qui font de la bioculture intensive n'ont besoin que de cinq acres, t'en as 20 [pour la même superficie], ça fait revivre un village. Et une région.
Q C'est pas un peu utopiste tout ça?
R Peut-être que oui. Mais ça se fait. Il y a des gens qui le font et qui prouvent que ça fonctionne. C'est à nous de décider si on embrasse ce mode-là. Je ne me promène pas avec une pancarte qui dit mort aux industries, vive les bios. Je ne suis pas le poster boy de la cause. J'ai tracé un portrait de l'état actuel des choses où je pense qu'on peut faire mieux. Notamment, en informant les gens. Une personne qui va chez Metro ou Provigo ou IGA et qui demande un poulet de pâturage, le commerçant va se dire que ça ne vaut pas la peine. Mais s'il y en a 25 par semaine qui le demande, il n'est pas fou. Il va se trouver un producteur.
Q Après ces deux films, dont celui-ci qui t'a beaucoup demandé de travail, est-ce que tu as d'autres projets de cinéma? Ou d'autres projets tout court?
R J'ai un roman qui sort à la fin octobre. Très sincèrement, j'ai juste le goût de prendre un petit break, de retourner à l'atelier et de vivre un petit peu en sauvage. J'ai commencé de la recherche pour un autre documentaire. Mais pas tout de suite. [Avec ma peinture], je peux bouleverser des gens. Mais avec le documentaire, il y a une parole citoyenne qui va vers les gens. Je veux laisser cette trace-là. Je ne veux pas changer les gens, j'aimerais qu'ils soient plus informés. [...] Tsé, L'erreur boréale (1999), Richard [Desjardins] et Robert [Monderie] sortaient ça de même. C'était un portrait d'une situation [sur l'industrie forestière] qui a aidé à changer des choses. Mon range, c'est la personne qui va sortir en se disant, j'ai appris et j'ai compris des choses, jusqu'à influencer des politiques qui vont aider cette agriculture-là. Mais je pense que c'est le genre de changements fondamentaux qui prennent beaucoup de temps.
La ferme et son état prend l'affiche le 29 septembre.
À voir au FCVQ vendredi
Playtime (Jaques Tati), Palais Montcalm, 19h
Chef-d'oeuvre de Tati, ce film important de l'histoire du cinéma, présenté en six séquences, met en scène son immortel clown ébaubi, M. Hulot, qui doit faire face à la modernité et à l'impérialisme américain. Un indémodable.
Zachary Richard, toujours batailleur (Phil Comeau), MNBAQ, 19h
Dans ce documentaire, le célèbre auteur-compositeur-interprète s'interroge sur la pertinence de l'identité acadienne d'aujourd'hui, tout en tentant de se réconcilier envers son passé pour se tourner vers l'avenir. La projection se déroulera en sa présence.
Wayne's World (Penelope Spheeris), place D'Youville, 20h
Une comédie déjantée qui est entrée dans l'imaginaire populaire il y a tout juste 25 ans. Mais sous les pitreries de Mike Myers et de Dana Carvey, il y a une couche plus profonde sur la part d'âme qu'on est prêt à vendre pour atteindre le succès...