Juliette Binoche, Valéria Bruni Tedeschi et Fabrice Luchini incarnent les Van Peteghem, une famille de bourgeois décadents en vacances.

Ma loute: vent de folie

CRITIQUE / Ma loute fait souffler un véritable vent de folie. La comédie déjantée de Bruno Dumont fait mouche grâce à des performances foldingues de la grande Juliette Binoche et de l'excentrique Fabrice Luchini. C'est, sans contredit, un des films que j'ai le plus aimés au Festival de Cannes... en 2016!
Il est vrai que Bruno Dumont est un cinéaste singulier. Ses premiers films d'auteur misent sur un naturalisme exacerbé qui déconcerte souvent le spectateur moyen, mais ravi le milieu : il a d'ailleurs gagné deux fois le Grand prix à Cannes (L'humanité, en 1999, et Flandres, en 2006). P'tit Quinquin, une série policière tournée en 2013, marque toutefois un virage important et nous fait découvrir un sens de l'humour déconcertant qu'on ne lui soupçonnait même pas. On n'a malheureusement pas vu voir ce film en salle à Québec et il aura fallu tout ce temps pour Ma loute!
Ce huitième long métrage s'inscrit dans le même mouvement que P'tit Quinquin. Dumont tourne encore dans le nord de la France, mais avec un mélange d'acteurs établis et de non-professionnels. Les premiers campent une famille de bourgeois décadents en vacances, avec Luchini et Binoche en tête; les deuxièmes, une famille de pêcheurs très particulière. Des classes sociales qui, en 1910, ne se mêlent pas. Mais voilà que Billie (Raph), la plus vieille des Van Peteghem, et Ma loute Brufort (Brandon Lavieville), l'aîné des pêcheurs, commencent à se fréquenter.
Petite parenthèse : Dumont a situé les bourgeois sur les hauteurs, les prolétaires tout en bas, sur le bord de la baie de la Slack. Une division symbolique qui rappelle celle de Québec, à l'époque, entre la haute et la basse-ville... Fin de la parenthèse.
En parallèle, à la passion naissante des ados, des estivants disparaissent mystérieusement. L'improbable inspecteur Machin et son adjoint Malfoy, un duo à la Laurel et Hardy, malmènent l'enquête. Une enquête bien secondaire dans cette histoire de fou, presque surnaturelle dont on vous laisse découvrir le noeud au cinéma...
Thèmes troublants
Et comme il s'agit de Dumont, le burlesque devient un prétexte pour explorer des thèmes troublants. Tout est dans le ton - ici carnavalesque. En grossissant le trait, on peut mieux voir. Le réalisateur utilise d'ailleurs souvent le gros plan pour accentuer des expressions faciales proches de la grimace.
Ce qui n'allait pas sans difficulté pour des comédiens chevronnés, qui ont dû être déprogrammés, en quelque sorte. Ce qu'avait expliqué, à Cannes, la splendide Juliette Binoche, méconnaissable en mère hystérique. Même chose pour Luchini, qui joue un bossu pas très vif d'esprit. Les acteurs misent sur un jeu excessif, volontairement exagéré.
Cet univers singulier, très décoiffant, est en soi jouissif. Il faut ajouter à ça la réalisation adroite de Dumont, son admirable composition de plans et la magnifique photographie de Guillaume Deffontaines (un régulier chez Dumont et les frères Larrieu), dont les images sont saturées de lumière.
Ma loute perd un peu de son élan dans le dernier tiers, sans gâcher le reste, toutefois. Quel film hilarant, jusque dans ses aspects outranciers ! J'ai rarement autant ri, aux larmes. Mais ce n'est pas pour tout le monde. Comme disait Dumont, «c'est de la cuisine. Il faut parfois des ingrédients forts pour que ça ait du goût.» Et ça en a beaucoup, nul doute.
***
Au générique
Cote: ***1/2
Titre: Ma loute
Genre: comédie
Réalisateur: Bruno Dumont
Acteurs: Fabrice Luchini, Juliette Binoche et Valéria Bruni Tedeschi
Classement  général
Durée: 2h03
On aime: Le ton décalé et déjanté, le jeu excessif, la réalisation adroite et l'univers particulier et inventif
On n'aime pas: un petit essoufflement vers la fin