Lucky a été écrit sur mesure pour l’acteur Harry Dean Stanton, décédé en septembre.

Lucky: un bel hommage ***1/2

CRITIQUE / Il y a de ces films où la réalité et la fiction sont inextricablement liées. Lucky en est un bon exemple. Le premier long métrage John Carroll Lynch a été écrit sur mesure pour Harry Dean Stanton, qui joue un agnostique nonagénaire contemplant sa mort imminente — le grand acteur est décédé il y a à peine un mois… L’œuvre en est teintée et devient un très bel hommage.

Stanton n’a pas eu une carrière flamboyante, mais il avait l’affection des réalisateurs. Sa forte présence dans des rôles de soutien en faisait un acteur en demande. Jusqu’à ce que le formidable Paris, Texas de Wim Wenders, Palme d’or en 1984, vienne tout changer.

Impossible, d’ailleurs, de ne pas remarquer le parallèle entre ce personnage retrouvé dans le désert et Lucky, le protagoniste du film du même nom. Ce dernier vit dans un village brûlé par le soleil, où il a ses habitudes. Après les ablutions, le yoga et la cigarette du matin, il déambule jusqu’au café pour y faire ses mots croisés. Le soir, c’est au bar du coin où il étrive ses amis. Dont Howard (David Lynch), déprimé par la perte de sa tortue terrestre centenaire…

La tortue et Lucky ont en commun de traîner leur carcasse avec lenteur. Lynch filme d’ailleurs souvent le vieil homme qui marche d’un endroit à l’autre. C’est voulu : la mort rôde dans chacun des plans. Le charme s’installe tranquillement et y demeure.

David Lynch éprouve un plaisir manifeste à donner la réplique à Harry Dean Stanton dans un rôle qui semble tout droit sorti de son univers.

Il y a, bien sûr, le visage ravagé de Stanton, dont chaque ride témoigne de son âge, mais aussi de sa vitalité. Lucky est une anomalie génétique. À 90 ans, il possède une santé de fer exceptionnelle. Mais une banale chute va le bouleverser. «T’es vieux et tu vas continuer à vieillir», lui lance son médecin.

Ce cowboy solitaire, jamais marié et sans enfant, doit trouver le courage d’affronter ce destin qui lui pend au bout du nez, lui qui est nihiliste sur les bords. Il a toutefois son sarcasme comme arme de défense.

Pour leur premier scénario, Logan Sparks et Drago Sumonja ont écrit Lucky avec en tête spécifiquement Stanton, qui incarne un personnage qu’on imagine pas très loin de ce qu’était l’acteur dans la vie. Cette partition lui va comme un gant, lui qui est présent dans presque tous les plans. Il faut aussi souligner la présence de David Lynch, qui éprouve un plaisir manifeste à lui donner la réplique dans un rôle qui semble tout droit sorti de son univers.

Le vétéran acteur John Carroll Lynch — aucun lien de parenté avec le réalisateur de Blue Velvet — a réussi son passage derrière la caméra, même si sa réalisation est minimaliste. Beaucoup de longs plans fixes ou avec de très légers mouvements de caméra, qui traduisent bien la lenteur du temps qui s’écoule dans ce village perdu, entouré de superbes paysages arides.

Il réussit tout de même à susciter juste ce qu’il faut d’émotion, notamment dans le tour de chant en espagnol de Lucky à une fiesta pour un petit bonhomme, et dans sa finale, absolument superbe de sobriété et un véritable point d’orgue.

Lucky est du cinéma comme on n’en voit pas assez.

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***1/2
  • Titre: Lucky
  • Genre: comédie dramatique
  • Réalisateur: John Carroll Lynch
  • Acteurs: Harry Dean Stanton, Barry Shabaka Henley, Ron Livingston, David Lynch
  • Classement: général
  • Durée: 1h29
  • On aime: le personnage principal, l’humour sarcastique, la réflexion sur la mort
  • On n’aime pas: quelques redites