À travers le personnage de Mara (Malina Manovici), qui tente d’obtenir la précieuse carte verte, «Limonade» démontre avec beaucoup d’acuité l’envers du rêve américain pour quiconque est né à l’extérieur de ce pays.

«Limonade»: les humiliations de l’immigration ***

CRITIQUE / «Limonade» («Lemonade») arrive à point nommé, en pleine crise de l’immigration aux États-Unis avec cette caravane de migrants provenant de pays au sud du Mexique. Dans ce premier long métrage sans concessions d’Ioana Uricaru, l’Autre prend le visage d’une Roumaine, mère de famille qui tente de prendre pays après avoir pris mari.

Au début, Mara (Malina Manovici) croit vivre un conte de fées. Même sa meilleure amie Aniko (Ruxandra Maniu), qui lui a donné l’opportunité d’immigrer, la traite de chanceuse. C’est que l’infirmière a rencontré Daniel (Dylan Smith), en réhabilitation après un accident de travail. Ils se sont mariés. La jeune femme fait venir Dragos (Steve Bacic), son fils de 10 ans. Elle entame des démarches pour obtenir la précieuse carte verte (green card) qui lui permettra de travailler.

Le rêve va se transformer en cauchemar. Mara va se buter aux vexations et aux humiliations propres à un processus où on traite la demanderesse comme une moins que rien. Toutes les pierres de son intimité sont soulevées et son mariage, remis en doute. Surtout par un fonctionnaire pointilleux qui va violemment abuser de son autorité. Le pire, c’est que ce patriote facho est… fils d’immigrés!

La cinéaste sait de quoi elle parle, ayant quitté son pays natal pour les États-Unis. Ce qui n’empêche pas certaines scènes de nous faire tiquer parce qu’elles nous paraissent exagérées. On comprend la volonté de cristalliser les failles et les abus de pouvoir potentiels des agents d’immigration dans un seul personnage pour des raisons dramatiques. Sauf que le procédé souffre d’un petit déficit de crédibilité.

À l’inverse, le cinéma d’Uricaru doit beaucoup à celui de son producteur, Cristian Mungiu. Le célèbre cinéaste roumain, Palme d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, affectionne les longs plans cadrés larges aux dialogues spontanés qui accentuent la véracité du jeu des acteurs. Ce qui est aussi le cas de Limonade, de même que cette capacité de partir de l’intime pour traiter d’une crise globale.

Mais on peut aussi tracer des parallèles avec le cinéma social, en milieu modeste, de Cassavetes. Le célèbre cinéaste d’Une femme sous influence (1974) place l’interprétation au centre de son travail, misant sur la spontanéité et l’intimité pour générer de vraies images. Uricaru utilise la même méthode pour ce beau portrait de Mara qui porte, sous ses airs de belle ingénue, souffrance et force de caractère.

Tourné à Montréal, faute d’obtenir tous les visas nécessaires pour son équipe roumaine, le film démasque parfois le déguisement que la ville a emprunté. Comme cette pancarte sur l’autoroute qui indique Québec comme destination… Des broutilles, mais qui font un peu décrocher.

Reste que Limonade démontre avec beaucoup d’acuité l’envers du rêve américain pour quiconque est né à l’extérieur, la méfiance, le racisme latent, mais aussi les différences culturelles et les difficultés d’adaptation inhérentes à l’immigration.

Une fiction, mais certainement très proche de la réalité. À voir le chemin de croix de Mara, une Occidentale blanche, on imagine sans peine les épreuves que doivent traverser Latinos, Arabes et Africains...

AU GÉNÉRIQUE

• Cote: ***

• Titre: Limonade

• Genre: drame social

• Réalisatrice: Ioana Uricaru

• Acteurs: Malina Manovici, Steve Bacic, Dylan Smith

• Classement: 13 ans +

• Durée: 1h28

• On aime: la thématique de l’immigration. Le naturel des interprètes

• On n’aime pas: certains raccourcis scénaristiques