Sous la direction de Luc Picard, les enfants sont d'un naturel confondant, en particulier Milya Corbeil-Gauvreau (ici avec Alexis Bouchard), dont l'intensité et le charisme font penser à Charlotte Laurier dans Les bons débarras.

Les rois mongols: désobéir ***1/2

CRITIQUE / Les rois mongols est le premier long métrage que réalise Luc Picard sans qu'il y apparaisse. Le solide acteur n'en avait pas besoin : il a devant son objectif quatre jeunes formidables pour raconter cette histoire tragicomique de leur fugue en compagnie d'un otage. Ce film est un véritable petit bijou.
La touchante et sensible comédie dramatique de Picard offre aussi un point de vue inédit sur un grand traumatisme de l'histoire québécoise en privilégiant le regard du quatuor d'enfants sur la crise d'octobre, en 1970. 
On s'éloigne d'ailleurs beaucoup des films du genre (Les ordres, Octobre et compagnie) puisque les événements s'y déroulent en toile de fond. Si ce n'est la présence de l'armée dans les rues, qui amuse bien plus les enfants qu'elle ne les inquiète.
Les rois mongols gravite autour de Manon (Milya Corbeil-Gauvreau), 12 ans, dont le monde s'écroule : son père se meurt et sa mère, sans argent, veut la placer ainsi que son jeune frère Mimi (Anthony Bouchard). Avec l'aide de ses deux cousins, Martin (Henry Picard) et Denis (Alexis Guay), elle kidnappe une vieille femme et s'enfuit à la campagne pour vivre libre et heureuse, inspirée par les actions posées par le Front de libération du Québec (FLQ). 
Évidemment, ça ne se passera pas comme prévu... Comme pour ses «modèles». Le scénario habile de Nicole Bélanger, adapté de son roman, trace un parallèle amusant entre les circonstances historiques et les actions enfantines, qui seront source de quiproquos pour les autorités. Et pas sans conséquence...
La révolte est au coeur des Rois mongols. Celle de Manon, plus inoffensive en apparence, touche une question fondamentale de notre existence : comment conserver la sincérité et le refus des compromis lâches de l'enfance? Une interrogation qui traverse toute l'oeuvre de Réjean Ducharme, monstre sacré de notre littérature décédé récemment, et auquel ce long métrage fait écho. 
Le film aborde aussi la question des inégalités sociales, encore plus marquée à cette époque sans véritable filet, tout comme la douloureuse question du deuil pour des enfants qui perdent un parent beaucoup trop jeune. Picard le fait avec une belle retenue et beaucoup d'humanité.
Envolée poétique
Le cinéaste démontre d'ailleurs une sensibilité remarquable et une confiance grandissante dans ses moyens comme réalisateur. Le film prend d'ailleurs un bel envol dans sa deuxième partie, avec des images aux accents plus poétiques de la campagne qui font contraste avec la première moitié, plus claustrophobe. Il y a quelque chose du conte dans ce récit initiatique, ce qui n'est guère surprenant quand on sait qu'il a réalisé Babine (2008) et Ésimésac (2012) sur des scénarios de Fred Pellerin.
Picard étant acteur, on ne surprendra guère que sa direction soit irréprochable avec les enfants, d'un naturel confondant. Leur forte présence, qui est liée à leur complicité non équivoque, contribue à rendre crédible le récit, tout de même un peu abracadabrant. 
Henry Picard, le fils de Picard et d'Isabel Richer, démontre que bon sang ne saurait mentir. C'est toutefois Milya Corbeil-Gauvreau, qu'on a déjà pu apercevoir dans Les démons, de Philippe Lesage, et dans Nelly d'Anne Émond, qui est la véritable révélation de ce film. Son intensité et son charisme font penser à Charlotte Laurier dans Les bons débarras (1980), le chef-d'oeuvre de Mankiewicz.
Luc Picard fait un usage judicieux de la trame sonore. Oui, il y a Un musicien parmi tant d'autres d'Harmonium et le refrain qui a un écho tout particulier à la fin : «On a mis quelqu'un au monde / on devrait peut-être l'écouter.» Mais aussi du Charlebois, du Ferland, du Corcoran et... Marc Hamilton (Comme j'ai toujours envie d'aimer)! La reconstitution historique est impeccable, jusque dans la langue et les accents de l'époque.
Les rois mongols est un film d'auteur qui s'adresse au grand public québécois - il a d'ailleurs obtenu le prix du public au Festival de cinéma de la ville de Québec. Il mérite de connaître un véritable succès en salle.
AU GÉNÉRIQUE
Cote: ***1/2
Titre: Les rois mongols
Genre: comédie dramatique
Réalisateur: Luc Picard
Acteurs: Milya Corbeil-Gauvreau, Henry Picard, Anthony Bouchard et Alexis Guay
Classement: général
Durée: 1h42
On aime: le ton, le point de vue des enfants, l'humanité du propos
On n'aime pas: -