Isabelle Huppert joue une actrice dans «Frankie».

Les petits miracles d'Isabelle Huppert

Isabelle Huppert fait partie d’un panthéon très restreint d’actrices actuelles, avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Meryl Streep et Julianne Moore, dont la seule présence gratifie une œuvre. La Française de 66 ans, qui était pour la 21e fois en compétition au récent Festival de Cannes avec «Frankie» d’Ira Sachs, continue d’inspirer nombre d’interprètes, de combler les cinéphiles et de mener sa carrière comme bon lui semble. Le Soleil s’est entretenu avec cette icône du cinéma lors d’un passage à New York.

Q Vous êtes une des actrices les plus prolifiques de l’Hexagone et recevez quantité d’offres de partout dans le monde. Comment choisissez-vous vos rôles?

R Je choisis autant que je peux mes metteurs en scène plutôt que mes rôles. C’est d’ailleurs comme ça que ça a commencé avec Ira Sachs, dont j’ai aimé plusieurs films. Nous nous sommes rencontrés et tout de suite manifesté l’envie de travailler ensemble. Il m’a dit qu’il m’écrirait son prochain long métrage et envoyé ce scénario. Ça a pris un certain temps. Ça n’a pas été aussi rapide que la brièveté de mon récit.

Q Avez-vous été étonnée qu’il vous propose d’incarner une actrice dans le rôle-titre?

R Ça ne m’a pas particulièrement étonnée. J’ai trouvé ça intéressant que ce soit une actrice, car ça crée un grand sentiment de proximité, encore qu’il y a 1000 façons d’être actrice. C’est vrai qu’une actrice qui joue une actrice, ça créée un sentiment de réalité encore plus fort, que si je jouais un tout autre métier.

Q Je mentionnais la chose parce que vous avez aussi interprété votre propre rôle dans le très beau Marvin (2017, Anne Fontaine)…

R Oui, c’est vrai. Le jeune héros du film voulait rencontrer une actrice qui s’adonnait à être moi. Mais, au fond, quand on se joue soi-même, bizarrement, on n’a pas le sentiment d’être dans la réalité. On devient rapidement une fiction de soi. Les gens vous perçoivent selon vos rôles, une succession d’images qui n’a pas grand-chose à voir avec ce que vous êtes vraiment. Ce qui fait que, en se jouant, on devient la somme de toutes ces images qui vous correspondent plus ou moins. En revanche, dans [Frankie], Ira Sachs a une telle façon de filmer qu’on a vraiment l’impression d’être au plus proche de soi-même. Il propose une situation très fictionnelle et élaborée avec cette famille recomposée, créant un tissu très romanesque, mais on a une impression qu’ils sont tous complètement eux-mêmes. Un film est toujours plus ou moins un documentaire sur ses acteurs. Mais lui, c’est à un degré plus fort que d’habitude, je trouve.

Q Ça rejoint un peu ce qu’Ira Sachs (Love is Strange) disait de vous dans une entrevue que j’ai lue : «Elle joue brillamment sans jouer»?

R Oui, c’est quelque chose que j’aime faire, quel que soit le rôle. Parfois, il y a des films où la fiction est telle, que même si on joue sans jouer, ce que j’essaie de faire chaque fois, on a quand même l’impression qu’on est dans une fiction.

Q Ce film se tient habilement sur la frontière entre la réalité et la fiction. Frankie est évidemment une composition, mais jusqu’à quel point est-elle proche de vous? Ou pas?

R Ce n’est pas particulièrement proche de moi. Enfin, pas plus qu’un autre rôle.

Q Le fait qu’elle soit gravement malade (Frankie réunit ses proches au Portugal pour une dernière fois avant de s’en aller), qu’est-ce que ça générait pour vous?

R Pas tant de choses que ça parce qu’Ira Sachs a une manière tellement particulière de montrer la maladie… On sait qu’elle est gravement malade, mais on ne montre pas qu’elle l’est. C’est quelque chose de majeur dans le film. Il a choisi un point de vue où le personnage n’est pas du tout une victime, ni d’elle-même ni de sa maladie. C’est quelqu’un qui reste assez actif et énergique, qui veut garder le contrôle de sa vie et de ce qui va se passer après, quand elle ne sera plus là. Quand j’ai vu le film, je me suis dit qu’il la montre presque comme la metteuse en scène du film. Alors qu’on pourrait penser qu’en étant malade, elle devient de plus en plus à la merci des autres, c’est plutôt le contraire qui se passe. Elle reste la metteuse en scène de sa vie, ce qui est paradoxal pour une actrice.

Q Ce rôle de metteuse en scène, justement, est-ce que ça vous a déjà tenté?

R Pas vraiment. Je suis très contente comme actrice. Si je le faisais, ce serait plus par curiosité que nécessité, pour voir ce qui sortirait de ma tête. Mais comme je suis un peu paresseuse, par ailleurs, je ne pense pas que ça se fera.

Q J’ai de la difficulté à croire que vous être paresseuse au nombre de films et de pièces de théâtre dans lesquels vous jouez...

R Oui, mais ce n’est pas un travail comme les autres, que je fais sans trop y penser. On peut très bien être paresseux et travailler beaucoup quand ce n’est pas un travail.

Q Vous avez maintenu une carrière enviable sur la durée, toujours aussi inspirée — vous avez même gagné le César et le Golden Globe d’interprétation en 2017 pour Elle (Paul Verhoeven). Était-ce particulier?

R Oui, le film de Verhoeven a eu un destin particulier. C’était un film assez audacieux, que j’ai adoré faire. Après, il y a toujours une grande inconnue dans le succès, comment le film allait être accepté. Ça a été au-delà de nos espérances, tout ce parcours américain jusqu’à la nomination aux Oscars [remporté par Emma Stone pour La La Land]. Ça a été une série de très belles surprises jusqu’au bout. Enfin presque jusqu’au bout.

Q Parlant de ce long métrage marquant dans votre carrière, est-ce qu’il y en a d’autres qui vous laissent un souvenir impérissable?

R Chaque film a son histoire, qu’il soit plus ou moins reconnu. Il y a La pianiste [Haneke, 2001, prix d’interprétation à Cannes]… Mais ce n’est pas à quelque chose que je pense en me réveillant le matin (rires).

Q Vous créez à un rythme soutenu alors que vous pourriez ralentir le tempo. Qu’est-ce qui vous motive à continuer d’avancer?

R Le plaisir de faire ce que je fais : j’adore ça. Ce n’est pas très compliqué. Mais ça se fait, évidemment, à travers une succession de rencontres : je ne fais pas ça toute seule. Ce qui me fait avancer, c’est la perspective de rencontrer des personnes que je connais ou pas à travers lesquelles cette chose quand même un peu miraculeuse va pouvoir se réaliser.

Q Vous avez déjà exprimé votre assentiment à tourner avec Xavier Dolan s’il vous le demandait. Qu’en est-il?

R On a eu des discussions en ce sens avec Xavier. J’ai tout à fait hâte de rentrer à Paris pour découvrir Matthias & Maxime...

Frankie prend l’affiche le 15 novembre