Le discours de Meryl Streep aux derniers Golden Globes avait déclenché les foudres du président américain.

Les Oscars à l'ère Trump

BILLET / Il y a une époque pas si lointaine où les artistes qui s'aventuraient à placer un commentaire politique pendant les Oscars recueillaient des huées. Ce ne sera pas le cas dimanche. Cette 89e cérémonie sera la plus politique de l'histoire. Et ceux qui dénonceront l'administration actuelle ne risquent pas grand-chose, si ce n'est des salves d'applaudissements... et des gazouillis rageurs du «Twitteur» en série.
Les présentateurs et, surtout, les lauréats vont certainement passer leur message. Aucun doute depuis la cérémonie des Golden Globes. Meryl Streep, qui était honorée pour l'ensemble de sa carrière, a profité de l'occasion pour dénoncer le comportement de brute et la rhétorique fielleuse de Donald Trump pendant la campagne électorale. Le genre de discours que certains croient contre-productifs parce qu'ils renforcent les convictions de ses partisans. Mais ça, c'est une autre histoire.
Cette vague de fond a continué à déferler pendant la cérémonie de la Guilde des producteurs, pourtant furieusement apolitique, avec l'appel à l'action de John Legend, puis pendant celle de la Guilde des acteurs. 
Mahershala Ali y a livré un discours inspiré et inspirant en gagnant le très mérité prix du meilleur second rôle dans l'excellent Moonlight (Barry Jenkins), notamment en parlant de son statut de musulman. Une attaque indirecte, mais qui a atteint sa cible. D'autant que Moonlight, histoire des efforts d'un jeune noir homosexuel pour définir son identité, est un film engagé, à l'opposé du divertissant Pour l'amour d'Hollywood (La La Land).
Même si ce dernier rafle tout comme prévu, ça n'empêchera pas la vague de protestations de culminer aux Oscars.
Vrai qu'il y a eu des précédents. En 1993, Tim Robbins, Susan Sarandon et Richard Gere ont livré des commentaires politiques. Dix ans plus tard, le coloré Michael Moore a prononcé un virulent réquisitoire contre le président Bush en recevant son Oscar pour le controversé Bowling for Columbine
Des interventions mal reçues par les producteurs de l'époque. Mais le monde et les temps changent. Les cotes d'écoute aussi. Nul doute que les producteurs actuels espèrent que les interventions appréhendées vont attirer des spectateurs devant leurs écrans et enflammer les réseaux sociaux - je crois qu'on n'aura pas besoin de décodage des experts sur le subliminal des discours...
Donald Trump aura beau rager contre la gauche caviar d'Hollywood, il pourra difficilement jouer le président offensé. Il a un historique d'attaques bizarres contre la cérémonie depuis un temps. Comme celle-ci en 2015 : «Les Oscars sont une triste blague, comme notre président [Obama]. Il y a tellement de choses qui clochent.» Il y a aussi son infantile et méprisante réaction après le discours de Meryl Streep, qu'il a traité d'actrice surestimée.
Mais c'est son tristement célèbre décret anti-immigration qui risque d'alimenter les discours. Le réalisateur iranien Asghar Farhadi, candidat logique à l'Oscar du film en langue étrangère pour Le client, boycotte d'ailleurs la soirée en soutien à ses concitoyens.
Il serait dommage que des Oscars soient décernés au Client ou à Meryl Streep pour des questions politiques plutôt qu'artistiques - bien qu'on ne le saura jamais, le vote étant secret.
Par contre, on risque moins d'entendre parler du manque de diversité du cinéma hollywoodien. C'est bien dommage. Les choses progressent lentement, mais il y a du changement. Ainsi, pour la première fois de l'histoire, il y a des acteurs afro-américains dans chacune des catégories d'acteurs. Le mouvement #oscarssowhite de l'an passé aura eu du bon.
Fait notable, Les figures de l'ombre (Hidden Figures) a les meilleures recettes des longs métrages en compétition pour le meilleur film - et il met en vedette trois Noires. D'ailleurs, d'Amy Adams (L'arrivée) à Felicity Jones (Rogue One), le nombre de femmes qui interprètent le rôle principal a augmenté de 7 % en 2016, pour s'établir à 29 % des protagonistes des 100 films qui ont obtenu les plus grosses recettes.
Cette bonne nouvelle en cache toutefois une scandaleuse : les réalisatrices se font aussi rares que les rôles de Daniel-Day Lewis depuis 20 ans. Les femmes ont réalisé seulement 7 % des 250 plus grosses productions américaines.
Ça aussi, c'est politique. 
Même si les producteurs font tout pour éviter les esclandres, les Oscars ont quand même été le théâtre de quelques coups d'éclat. En 1973, Marlon Brando a délégué l'actrice et activiste Sacheen Littlefeather pour refuser son trophée du meilleur acteur décerné pour Le parrain. Le célèbre acteur voulait dénoncer la représentation raciste des Amérindiens dans l'industrie cinématographique américaine...
On verra. Mais cette 89e soirée des Oscars risque fort d'être la plus mémorable depuis longtemps...