Serge Giguère sort le documentaire des chemins battus avec Les lettres de ma mère.

Les lettres de ma mère: au pays des souvenirs ****

CRITIQUE / Le réalisateur Serge Giguère vient d’une famille québécoise typique des années 50: une ribambelle d’enfants autour de la table, des parents qui se crèvent à l’ouvrage pour nourrir tout ce beau monde, le souci permanent de joindre les deux bouts, un quotidien fait de gros tracas et de petits bonheurs.

Malgré ses mille et une occupations, sa mère, Antoinette Vézina, trouvait toujours le temps d’écrire à son fils aîné, parti de la maison familiale de Ham-Nord, dans les Bois-Francs, pour aller étudier la prêtrise à Ottawa. Ces 120 missives écrites entre 1946 et 1957, retrouvées après sa mort, forment le cœur du très beau documentaire Les lettres de ma mère.

À travers ces lettres, le réalisateur du Roi du drum et du Mystère Macpherson s’engage sur les traces du passé familial, dans une touchante volonté de faire revivre et donner un sens à des souvenirs épars. Des entretiens avec ses frères et sœurs encore vivants, dont plusieurs tranches de vie sont racontées sous la plume de leur mère, l’aident, lui le 15e membre de la fratrie, à mettre de l’ordre dans son travail de mémoire.

À tour de rôle, Antoinette, Serge, Marielle, Irène, Yvon et autres font écho aux écrits de leur mère. C’est souvent cocasse, parfois dramatique, jamais ennuyant. Le plus indiscipliné du clan se fait rappeler un certain Noël où il avait été retrouvé ivre mort après la messe de minuit. Un autre, qui avait du mal à garder un emploi, se souvient d’un boulot à l’épicerie, «payé dix cennes de l’heure, un crème soda pis un gâteau».

Le malheur est aussi au rendez-vous, hélas. Comme un certain 30 décembre, alors que le clan Giguère voit mourir deux de ses enfants la même journée; l’un âgé de 3 ans, l’autre de 10 mois. Se remémorant cette journée noire, des décennies plus tard, l’un des frères fond en larmes.

«On ne peut pas toujours vivre sans tracas. On est sur la terre pour ça», écrit Antoinette, dotée d’une résilience à toute épreuve, dans l’une de ses lettres.

Les souvenirs de chacun s’entremêlent, au gré de photos d’époque où la mère joue un rôle central. Le père, Hector, se fait plus discret, mais tout aussi déterminé dans sa volonté d’offrir le meilleur aux siens. À la fois ouvrier dans une usine de meubles de Victoriaville, propriétaire d’un poulailler et barbier, lui aussi n’avait pas peur de la grosse besogne.

Ce passé déconstruit aurait pu être banalement raconté, mais c’était sans compter sur l’imagination de son auteur et de ses talents de bricoleur. Scènes en silhouettes, portraits grandeur nature des membres de la famille, animation de photos d’époque, autant de procédés qui ajoutent une touche d’originalité et sort le documentaire des chemins battus.

Hommage à «la petite histoire dans l’ombre», Les lettres de ma mère s’avère un formidable voyage au cœur d’un Québec à la fois si loin et si proche. Un film qui ramène surtout à nos propres racines, pour nous faire demander d’où l’on vient et qui nous sommes.

AU GÉNÉRIQUE

Cote: ****

Titre: Les lettres de ma mère

Genre: documentaire

Réalisateur: Serge Giguère

Classement: général

Durée: 1h27

On aime: le travail de recherche et d’archivage, l’originalité des saynètes d’animation, le tendre regard du réalisateur sur son sujet

On n’aime pas: