Le documentaire Les colons sur l'occupation israélienne en Cisjordanie a une grande valeur pédagogique parce qu'il évite toute simplification.

Les colons: armes d'implantation massive ***1/2

CRITIQUE / Iriez-vous installer une maison sur le terrain de votre voisin? Poser la question, c'est y répondre. Pourtant, c'est ce que font en masse des Israéliens qui s'installent illégalement en Cisjordanie. Ce qui n'est pas sans conséquence. L'implacable documentaire de Shimon Dotan, Les colons (The Settlers), détaille précisément comment leur présence en territoires occupés fait et fera toujours dérailler tout processus de paix dans cette poudrière.
Né en Roumanie mais élevé en Israël, Shimon Dotan (qui a aussi vécu un temps à Montréal) peut poser un regard sans complaisance et pertinent sur le conflit entre les Juifs et les Palestiniens. Sa maîtrise des codes et de la langue lui permet aussi d'aller au fond des choses. Et de soutirer de candides confidences aux personnes qu'il interviewe. Comme ce colon qui se dit ouvertement raciste. Ou cet autre qui demande à son fils de 3, 4 ans s'il viendra tabasser des Arabes avec lui quand il sera grand...
Mais, mieux, le réalisateur d'expérience recueille les propos de ces fous de Dieu qui se croient investis d'une mission sacrée pour envahir l'espace arabomusulman, au mépris des frontières et de l'État de droit afin d'établir la terre d'Israël (qui, pour les plus illuminés, s'étend à toute la planète!).
Remonter aux sources
Ce qui importe le plus, toutefois, c'est que jamais les propos ne sont rapportés hors contexte. Shimon Dotan connaît son sujet - Hot House, sur les prisonniers palestiniens en Israël, a obtenu un prix spécial du jury à Sundance, en 2007. Les colons, un documentaire pédagogique mais jamais ennuyant, remonte aux sources de l'implantation : la guerre des Six Jours, en mai 1967.
Puis, patiemment, en amalgamant image d'archives, entrevues avec des colons et des universitaires, il trace le portrait de la croissance de ce mouvement qui se nourrit sans cesse des manifestations, de l'appui tacite du gouvernement et des calculs politiques. Jusqu'au point de devenir un apartheid - même si le mot est tabou en Israël.
À preuve, des lois différentes s'appliquent selon l'origine ethnique. Mais il y a aussi une ségrégation économique (avec un ratio de 1 sur 20 pour le revenu...).
Le documentaire donne parfois froid dans le dos. Notamment lorsque le réalisateur discute avec des membres du groupuscule Jeunes des collines, qui, encore adolescents, veulent sortir du «ghetto» de leur colonie et rêvent de devenir des martyrs...
Shimon Dotan ne prend pas ouvertement position, il laisse le spectateur relier les points. De même, il tend peu sa caméra aux Palestiniens. Pas besoin, les faits parlent d'eux-mêmes...
Bien sûr, le cinéaste prend soin de rappeler les attentats terroristes arabes - mais aussi ceux des Israéliens, comme en 1984, où une vingtaine d'entre eux avaient posé des bombes sous des autobus... La montée de la violence, notamment les deux Intifadas de 1987 et de 2000, y est clairement exposée.
On l'a dit, Les colons a une grande valeur pédagogique parce qu'il évite toute simplification. Parce qu'il démontre l'instrumentalisation du conflit par le pouvoir, mais aussi par les évangélistes et politiciens américains (ce que Trump a d'ailleurs fait dans sa dernière campagne). Bref, il suscite la réflexion sur l'explosive situation sociopolitique au Moyen-Orient.
À l'ère des beaux discours sur le vivre ensemble depuis l'attentat contre une mosquée de Québec, Les colons est un incontournable. Pour peu qu'on veuille réellement se donner la peine d'avoir un peu de perspective...
Au générique
Cote: *** 1/2
Titre: Les colons
Genre: documentaire
Réalisateur: Shimon Dotan
Classement: général
Durée: 1 h 54
On aime: le portrait saisissant et complet, la vulgarisation d'un sujet complexe, le traitement
On n'aime pas: -