Les cinéphiles russes regrettent la «censure» du biopic d’Elton John

MOSCOU — Les admirateurs de cinéma russes ont affiché leur déception face à ce qu’ils considèrent comme une «censure» du biopic d’Elton John, «Rocketman», d’où le distributeur local a retiré des scènes de sexe gay et de consommation de drogues.

Le chanteur britannique a lui-même dénoncé ces coupes comme «un triste reflet du monde divisé dans lequel nous vivons encore». Le distributeur local, Central Partnership, assure pour sa part avoir simplement voulu «respecter les lois russes».

La Russie a un triste bilan en matière de droits des communautés LGBT, ayant notamment adopté en 2013 une loi controversée punissant la «propagande» homosexuelle auprès des mineurs. Il n’est toutefois pas clair si cette loi peut s’appliquer au film, interdit aux moins de 18 ans pour sa sortie.

Des Moscovites qui espéraient voir la version originale de Rocketman dans une salle obscure indépendante samedi soir ont dû repartir déçus, le cinéma n’ayant pu obtenir que la version coupée. Il a organisé deux séances, à quelques jours de la sortie grand public en Russie.

Maria Erenko, une employée d’université de 31 ans, a affirmé à l’AFP «ne pas être surprise» de l’incapacité de ce cinéma indépendant à se procurer la version complète du film.

«Je pense que la société russe est prête à voir des scènes de sexe gay au grand écran. Mais les autorités estiment qu’elle ne l’est pas, et essayent de tout contrôler», a-t-elle fustigé.

Les coupes «changent la perception du spectateur et la valeur du film perd beaucoup en résultat», a regretté pour sa part un autre cinéphile, Alexandre Ilïine, 28 ans.

Si de nombreux Russes restent hostiles aux homosexuels, la version complète du film pourrait être un «pas en avant», estime-t-il. «Ces gens sont comme nous et doivent avoir les mêmes droits. Couper ces scènes est une violation de leurs droits.»

«Décidé par le distributeur» 

Présenté au Festival de Cannes, Rocketman retrace l’ascension d’Elton John, l’un des premiers chanteurs ouvertement homosexuels, et sa lutte contre les dépendances (drogue, sexe, alcool).

Les premiers à rapporter les coupes ont été des critiques de cinéma russes, selon lesquels le message apparaissant à la fin du film a aussi été modifié : alors que le texte original rappelle qu’Elton John a trouvé l’amour et élève deux enfants avec une personne du même sexe, la version russe indique seulement qu’il a créé une association contre le sida.

Le ministre russe de la Culture Vladimir Medinski a démenti que son ministère soit à l’origine de ces coupes, arguant que «tout est décidé par le distributeur».

«Nous nous faisons pas de coupes», a-t-il affirmé, cité par l’agence Ria Novosti. «Si vous vous imaginez le ministère de la Culture comme une organisation qui découpe la pellicule avec des ciseaux, vous vous trompez. Nous avons un autre fonctionnement et d’autres tâches.»

D’autres films avec des scènes d’amour homosexuelles, dont le récent biopic sur le leader de Queen, Freddy Mercury, ont déjà été projetés en Russie, sans coupes.

Elton John est populaire en Russie, où il s’est produit pour la première fois en 1979 pendant la période soviétique. Le chanteur s’est toutefois montré critique à l’égard des lois russes, considérées comme discriminatoires envers les homosexuels.

«Je pense que nous devons rapidement faire la paix avec Elton John», a plaisanté auprès de l’AFP, Tatiana Fedotova, professeure d’anthropologie à Moscou.