Dans Votez Bougon!, le patriarche de la famille décide de se lancer en politique.

Les Bougon refont surface!

Dix ans après la fin de la série-culte à la télé, les Bougon sont de retour sur grand écran dans une satire politique décapante, brûlante d'actualité, qui marque le retour de toute la famille de fraudeurs du système. Le Soleil s'est entretenu avec ses principaux artisans pour comprendre ce phénomène de société.
François Avard, l'homme derrière les Bougon
Échevelé, barbe de quelques jours, chemise à carreaux et bottes à cap : François Avard a le look de circonstance. Celui du créateur des Bougon, qu'il a fait vivre pendant trois saisons à la télé. Pendant 10 ans, l'auteur et scénariste de renom a cru que sa gang de crosseurs avait mis fin à leurs arnaques. Mais ils refont surface sur grand écran dans l'irrévérencieuse satire politique Votez Bougon! Le Soleil s'est assis avec le franc parleur de 48 ans pour discuter de ce film synchrone avec l'actualité, qui porte une grande gueule au pouvoir.
François Avard: «Un film, ça vit longtemps. Au contraire de la télévision. C'est une histoire qu'on pourra regarder dans 10 ans, dans 20 ans, et il y aura encore des choses d'actualité. Pis on va dire, asti, ç'a toujours pas changé...»
Q Vous avez coécrit la série avec Jean-François Mercier. Pour le long métrage, Louis Morissette s'est joint à vous. Comment avez-vous collaboré?
R À l'origine, JF et moi, on avait produit un synopsis de 10 pages à la fin de la saison 3. Il reprenait l'essentiel de ce qui est devenu le film. [...] À la même époque, il y a eu l'adaptation des Bougon en France, qui a été une expérience extrêmement douloureuse, désagréable et insatisfaisante. Ça nous a un peu écoeuré de l'univers des Bougon. Et Jean-François commençait sa carrière de stand-up, j'avais plein de projets avec d'autres, ce qui fait en sorte que le projet s'est retrouvé sur la glace. C'est Louis Morissette qui a réanimé ça. On n'était pas sûr de ce que ça valait. On lui a envoyé le synopsis et il nous a dit : c'est un film, écrivez-le. C'est Louis qui en avait le plus envie. Mais il avait une pudeur, il savait bien qu'il n'était pas à l'origine des personnages : il n'aurait pas osé le faire tout seul. On a écrit par ping-pong.
Q Louis Morissette a relancé le processus en 2010, le scénario a donc été écrit bien avant l'élection de Donald Trump?
R C'est fou, hein? Mais on s'inspire de la réalité. On grossit les défauts, les torts de notre système. Vu qu'on a des élus qui sont relativement corrompus et un système politique dont on est assez dégoûté depuis un assez bon moment, on n'est pas des magiciens ni des visionnaires. On agit comme des révélateurs, des exagérateurs. [...] Les coïncidences sont pas mal fortes, j'avoue. Donald Trump étant la plus forte. L'écoeurement des électeurs québécois, depuis la commission Charbonneau, est clair. Mais que cet écoeurement, aux États-Unis, ait contribué à faire élire un clown, ça fait peur.
Q Il est beaucoup question de corruption du pouvoir par les entrepreneurs dans Votez Bougon! Était-ce déjà présent?
R Oui, mais il y a des choses qui se sont ajoutées ou précisées à cause de la commission Charbonneau. Par contre, en 2006, quand on a écrit le synopsis, ce qui n'y était pas, c'était les réseaux sociaux. Ça, c'est nouveau. Mais ce n'est pas un film là-dessus.
Q Avant de redémarrer la machine, est-ce que vous vous êtes demandé si vous aviez fait le tour de la question après 50 épisodes à la télé? 
R On a arrêté la série parce qu'on avait ce sentiment. [...] Moi, je vivais des projets intéressants avec Martin Matte, avec Louis-José Houde, avec Louis. Pourquoi retourner en arrière? On avait aussi un très mauvais feeling avec La petite vie. À chaque fois que Claude [Meunier] ramenait ça, ce n'était jamais très heureux. Mais la famille [Bougon] n'avait pas pris une ride. Et les comédiens sont excellents. On aurait dit que c'était hier. Rémi Girard mérite un Jutra [devenu les Iris]. Mais comme c'est une comédie, y en aura pas. 
Q Dans le film, Papa Bougon devient premier ministre après avoir fondé le Parti de l'écoeurement politique (Le PEN). C'est une façon de combattre le feu par le feu, par l'absurde?
R Complètement. T'as tout compris.
Q Donc c'était l'aboutissement logique d'amener ça sur le terrain politique?
R Oui. Au tout début de la série, ce qui a contribué à faire accepter cette famille de crosseurs, c'est que rapidement, il y a eu ce photomontage dans les médias où les membres de la famille [Bougon] avaient été remplacés par des politiciens, en pleine commission Gomery. La famille n'était pas encore dans l'hémoglobine des Québécois et, déjà, les politiciens étaient au top des crosseurs. Même si on n'en a jamais parlé dans la série, qu'on avait tourné autour du pot pendant 50 épisodes, il fallait aboutir là. Au Québec, quand t'es un crosseur de première classe, où tu termines? À la tête du parti libéral. Heu. À la tête du Québec. C'est un pseudo-lapsus (rires).
Q C'est une satire. Il sera facile pour ceux qui sont visés, l'élite comme on dit en ce moment, de rejeter le propos du revers de la main, non?
R C'est drôle que tu dises ça. La principale réaction à laquelle on s'attend de ces gens-là, c'est qu'ils disent que c'est cynique. Dès qu'on les critique, c'est cynique. Pas moyen de les critiquer. Si Sam Hamad dit que c'est le cynisme à son paroxysme, pour moi, ce sera de la pub.
Q Votez Bougon! prend l'affiche le 16 décembre, en même temps que Rogue One : une histoire de Star Wars et autres superproductions. N'est-ce pas risqué?
R Moi, je ne connais rien [dans la distribution]. Mais ce que je sais, c'est qu'un film, ça vit longtemps. Au contraire de la télévision. C'est une histoire qu'on pourra regarder dans 10 ans, dans 20 ans, et il y aura encore des choses d'actualité. Pis on va dire, asti, ç'a toujours pas changé...
Jean-François Pouliot: le bonheur dans la misère
Jean-François Pouliot : «C'est un des plus beaux tournages de ma vie.»
«C'est un des plus beaux tournages de ma vie.» Jean-­François Pouliot est catégorique. Pourtant, transposer l'univers des Bougon au grand écran, compte tenu de son empreinte dans notre inconscient collectif, ne relevait pas de l'évidence. «Il fallait rendre le récit cinématographique, tout en respectant les personnages.» Mais la pression, le réalisateur de La grande séduction connaît.
Coup sur coup, le cinéaste de 59 ans a tourné la version animée de La guerre des tuques (2015) et la suite des 3 p'tits cochons (2016), de gros succès aux guichets. Il n'était donc pas question de faire des compromis, notamment en élargissant le public cible.
«Ça, ça aurait été la grosse erreur. Il fallait être fidèle aux Bougon en étant aussi irrévérencieux que la série [télé]. Le risque, ce n'était pas de l'être trop, mais pas assez. Ensuite, c'était de s'assurer que la transition d'un épisode de 22 minutes à un long métrage se fasse gracieusement. Mais ça, c'est du travail de rigueur qui se fait avant avec les scénaristes.»
Ce «fan des Bougon» avait néanmoins une certaine appréhension au regard de leur volonté d'introduire un volet plus émotif dans l'affection que porte Paul Bougon à sa femme Rita ainsi que le désaveu de sa famille. «Jusqu'où je peux aller? Dans une comédie, il faut faire attention de ne pas sortir du genre. Avec les Bougon particulièrement. C'était l'élément le plus délicat. [...] Ce sont des mésadaptés sociaux, mais pas affectifs. Ce qu'on a essayé d'explorer dans le film.»
Les difficultés matrimoniales de Papa et Maman ont un autre avantage : elles permettent de boucler le récit. «Ça a été délicat à faire, mais c'est ce qui nous a permis d'y arriver.»
Dans une moindre mesure, le réalisateur voulait aussi respecter l'esthétique crue de la série télé. Mais aussi ses décors, ce qui causait un problème particulier en raison de leur étroitesse. Le cinéaste et son directeur photo ont donc opté pour des focales courtes. 
La proximité qui en découle «déforme un peu le visage», un plus dans ce cas-ci, tout en permettant, même dans un petit lieu comme la cuisine, de tout avoir dans l'objectif, y compris «toute la famille dans le cadre. Pour moi, c'était important parce que la famille est un [seul] personnage».
Jean-François Pouliot a aussi porté une attention particulière au son ambiant, «pour qu'on sente la promiscuité, qui est presque odieuse».
Reste que la principale force de Votez Bougon! réside dans le propos, curieusement synchrone avec l'actualité américaine. «Je pense qu'un phénomène est latent longtemps avant d'éclater. Personne ne pouvait prévoir que ça éclaterait comme un feu sauvage. Mais ça donne énormément de pertinence au film. Cette écoeurite, qui a pris une telle dimension qu'elle est en train de changer le paysage politique, pas pour le mieux, nous impose de se rendre compte qu'il se passe quelque chose. Le film arrive comme une claque sur la gueule.»
Même si «ça reste une fable».
Hélène Bourgeois Leclerc: plaisir et vulgarité
Selon Hélène Bourgeois Leclerc, son personnage de Dolorès Bougon est allé au bout de sa vulgarité, qu'elle assume à 100 %.
Mercredi après-midi, à Québec pour la tournée de promotion de Votez Bougon!, Hélène Bourgeois Leclerc incarnait le bonheur. L'actrice de 42 ans s'était faite rare depuis la naissance de sa fille, il y a quatre ans, lassée des rôles de «niaiseuses». Une pause salutaire : elle a obtenu un rôle principal dans la dramatique District 31 à la télé et dans la comédie musicale Demain matin, Montréal m'attend. Elle a fait une petite entorse toutefois pour se glisser dans la peau de Dolorès Bougon où, de son propre aveu, elle est allée au bout de sa vulgarité!
Dans le long métrage, «Dodo» la prostituée incarne la vulgarité physique de la clique, vu la présence moindre de Junior dans le film (Antoine Bertrand a manqué des jours de tournage en raison de son infarctus). «Je l'assume à 100 %. Ça fait partie des Bougon.» 
De toute façon, ajoute-t-elle du même souffle, «la vraie vulgarité, selon les Bougon, ce n'est pas de se montrer les fesses ou de sacrer. C'est de se laisser gouverner par des tout croches, c'est l'hypocrisie, c'est la fermeture à l'autre... Le reste, c'est une manière de vivre. Je l'endosse avec bonheur.»
Les Bougon, dit la pétillante brune bouclée, doivent être pris «aux deuxième et troisième degrés». Ce qui explique qu'elle ne ressentait aucune réticence à revenir dans cet univers provocateur et, d'une certaine façon, décadent, qui a lancé sa carrière. Retrouver les acteurs qui composent cette famille caricaturale et jouer Dodo était comme de se glisser dans «de vieilles pantoufles».
Mais l'an prochain, elle aura de grands souliers à chausser : ceux de Denise Filiatrault, première interprète de Lola Lee, en 1970, dans le classique Demain matin, Montréal m'attend. «C'est capoté», s'exclame Hélène ­Bourgeois Leclerc en gesticulant, les yeux brillants. Pour la première fois depuis le Conservatoire, elle jouera du Tremblay! Dans une mise en scène de René Richard Cyr! Au TNM! «Le jour où René m'a appelée, je vais m'en rappeler toute ma vie.»
Une occasion en or de démontrer l'étendue de son talent même si on sait, pour l'avoir vue pendant six ans dans les Bye bye, que l'artiste a plusieurs cordes à son arc. Elle a très hâte de voir la prochaine édition malgré son absence. «J'aurai un petit pincement au coeur», avoue-t-elle.
De toute façon, entre les cours de chant, les doublages, le tournage de District 31 - une quotidienne - et la vie de famille, son emploi du temps ne lui laisse aucun répit. Et si on tournait une suite aux Bougon pour le grand écran? «Je serais contente», lance-t-elle avec un sourire resplendissant qui en dit long.