Les affamés mélange habilement les genres: épouvante, drame, road-movie, humour bouffon…

Les affamés: plat de résistance ***1/2

CRITIQUE / On l’a déjà écrit, mais répétons-le: ce qu’il y a de bien avec Robin Aubert, c’est qu’on ne sait jamais ce qu’il nous réserve. Après un fascinant essai solo (Tuktuq) l’an passé, le créatif et décalé réalisateur revient au film de genre avec le très solide Les affamés. Un long métrage de zombies brillamment réalisé et joué, qui frappe fort, prix du meilleur long métrage canadien au Festival du film de Toronto (TIFF) en septembre.

Aubert ne perd pas de temps : dès les premières scènes, une agression sanglante nous met dans le bain. Dans ce village isolé et vidé de ses habitants, quelques personnes tentent d’échapper à leurs proches et voisins transformés en âmes errantes en prenant le maquis.

Parmi eux, Bonin (Marc-André Grondin), homme taciturne avec une blessure intérieure. Son chemin croise celui de Tania (Monia Chokri), une jeune femme désemparée, et de Zoé (Charlotte St-Martin), une petite fille. Il sera rapidement entouré d’autres femmes fortes, interprétées par Brigitte Poupart (remarquable en vengeresse armée), Micheline Lanctôt et Marie-Ginette Guay, dans leur fuite désespérée.

Dans une année faste pour les films de genre, Les affamés passe aisément le test de la comparaison. Surtout qu’il mélange habilement les genres (épouvante, drame, road-movie, humour bouffon…). Le long métrage de Robin Aubert se range dans la même catégorie que l’angoissant Lorsque tombe la nuit (It Comes at Night) de Trey Edward Shults. Dans un cas comme dans l’autre, outre des rapprochements thématiques, ces fascinants longs métrages sont bien plus terrifiants par ce qu’ils révèlent de notre nature que ce qu’ils montrent (ou pas) à l’écran.

Pour Les affamés, Aubert a souvent choisi de reléguer les agressions de zombies dans le hors champ, laissant notre imagination faire le travail — il y a tout de même quelques scènes assez gore, merci. D’ailleurs, le réalisateur maîtrise les codes du genre sur le bout des doigts, se servant des gros plans qui suintent la terreur, le montage et la musique anxiogène pour maintenir une tension de tous les moments.

Contraste saisissant

Mais ce qui distingue sa mise en scène, c’est aussi sa composition de plans élaborés et poétiques avec les zombies immobiles, disséminés dans la nature. Le contraste entre la beauté des lieux et la présence inquiétante des morts-vivants est saisissant. Surtout quand ceux-ci érigent d’immenses sculptures en hauteur, semblables à des bûchers, composées d’objets disparates, dans un cas, ou tous pareils, dans un autre (des chaises). 

Je ne suis pas sûr de ce que ça signifie — l’abandon d’un morceau de leur vie d’avant? —, mais peu importe. Ce qui est plus signifiant, ici, c’est l’affirmation de la pérennité de la nature sur l’homme. Avec Les affamés, Aubert lance un message environnemental original.

Son film est aussi une critique sociale. Il s’intitule Les affamés — qui dévorent les proies qui ont une bonne nature —, mais il aurait tout aussi bien pu s’appeler Les oubliés ou Les laissés-pour-compte. Les survivants du film sont abandonnés par tous et ne peuvent compter que sur leur débrouillardise et leurs pauvres forces mises en commun pour échapper à leur funeste sort. Il oppose la réalité rurale et celle de la ville, comme il l’avait fait dans Saints-Martyrs-des-Damnés (2005), aussi un suspense d’horreur.

La figure du zombie agit, en général, comme révélateur des grandes peurs et craintes de la société occidentale. C’est aussi un double fantoche, assujetti au consumérisme, incapable d’assumer son individualité (pas pour rien qu’on associe souvent l’image du zombie aux gens qui errent dans nos rues les yeux rivés sur leur cellulaire).

Mais pas besoin de suranalyser Les affamés. C’est d’abord et avant tout un pur plaisir cinématographique, où le spectateur se range résolument dans le camp des rescapés et aspire à leur salut. Aubert a bâti une histoire solide, avec de l’espoir à la fin (et un clin d’œil à Mad Max).

Reste à voir si sa forte proposition saura dépasser le cercle des amateurs du genre. Et aussi attirer les jeunes, friands de films d’épouvante, en leur montrant que le cinéma québécois s’illustre aussi par sa diversité. Les affamés, prix du public au récent Festival de nouveau cinéma, le mérite.

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***1/2
  • Titre: Les affamés
  • Genre: épouvante
  • Réalisateur: Robin Aubert
  • Acteurs: Marc-André Grondin, Monia Chokri et Brigitte Poupart
  • Classement: 13 ans et plus
  • Durée: 1h43
  • On aime: le mélange des genres. La réalisation brillante. La solide distribution. Les thèmes implicites. Une certaine retenue dans le gore
  • On n’aime pas: