Hélène Choquette et Robert Lepage.

Lepage et Kanata: Vue des coulisses avant la polémique

Hélène Choquette avait terminé un premier montage de son documentaire sur la création de Kanata par Robert Lepage et le Théâtre du Soleil lorsque la controverse médiatique a éclaté, à l’été 2018, sous une pluie d’accusations, notamment, de «perpétuer un génocide culturel». Ce qui a entraîné l’annulation des représentations de la pièce sous cette forme sur laquelle les créateurs bûchaient depuis presque trois ans. Après mûre réflexion, décision fut prise de terminer Lepage au Soleil : à l’origine de Kanata. Pour témoigner de la réalité, au-delà des procès d’intention. Nous nous sommes entretenus avec la réalisatrice.

Q Vous êtes une documentaliste chevronnée qui tourne habituellement des documentaires sociopolitiques engagés. Qu’est-ce qui vous intéressait dans une pièce de théâtre?

R Justement. En 2009, j’ai fait un film sur la traite de personnes au Canada, dont les femmes autochtones sont les premières victimes. Quand j’ai su que Robert Lepage faisait un spectacle sur ça, j’étais curieuse de savoir comment il allait transposer ça au théâtre. Je l’ai rencontré en 2016 et on a parlé de ce que je voulais faire : documenter le processus de création, de recherche… […] J’étais très consciente que c’était audacieux qu’il n’y ait pas d’autochtones à bord, mais, en même temps, je comprenais que ce dont il voulait parler, c’était la perte d’identité et le métissage global. Il y avait un aspect social. […] Je filmais des bribes de la création, mais je n’allais pas faire une captation de la pièce de théâtre. Je voulais que le film soit complémentaire.

Q N’empêche. Avec le recul, vous avez une captation d’une version de la pièce qui n’aura jamais existé?

R C’est une décision vraiment importante que j’ai dû prendre quand la polémique a éclaté. Les vents contraires étaient tellement forts que je me demandais si je devais continuer ou arrêter. Parce que j’avais entre les mains tout le matériel pour présenter la création telle qu’elle était. Je trouvais que les quelques entrevues que Robert et Ariane [Mnouchkine, légendaire fondatrice du Théâtre du Soleil] ont accordées, il y avait toujours des gens pour revenir par en arrière pour les accuser d’être dans la justification ou dans l’intellectualisation de concepts. Comme mon film s’arrête avant la polémique [en février 2018], on ne pourra pas dire que ce n’était pas un témoignage honnête de Robert. Il savait ce qu’il faisait. Il parle, dans le film, sans le poids de la controverse et la peur de blesser des gens ou de dire des choses qui seront mal reçues. La force du documentaire, c’est de repasser après sur des choses qui ont fait l’actualité, de manière différente. Cette fois-ci, j’étais là avant. Quand la polémique a éclaté, ça relevait du journalisme et de l’actualité. Pas mon documentaire. Il reste une preuve tangible [du processus de création] qui n’est pas teintée par la polémique.

Q Quand celle-ci a éclaté, où en étiez-vous avec le film?

R On avait un premier assemblage. On a réuni un petit groupe test et à la lumière de ce visionnement, on est retourné chercher du matériel dans ce qu’on avait, mais 60% du film était monté. Le postulat de départ que j’ai écrit il y a trois ans est resté le même : il y a seulement la mise en contexte au début, et la finale.

Q Avez-vous pensé à tout abandonner?

R Jamais. Le dramaturge Michel Nadeau [qui a écrit le texte] m’a demandé : va-t-il y avoir un documentaire? Mais j’étais tellement convaincu que ce documentaire serait un témoignage de ce que c’était vraiment avant qu’on assassine Kanata sur la place publique [une version remaniée, avec un seul des trois actes prévus, fut présentée à Paris en décembre 2018]. Ça a été tellement fort cette polémique. Mais il n’y a pas eu assez de discussions en face à face.

Une scène de Kanata, en répétition.

Q Personne n’avait vu la pièce. En visionnant les images de Robert Lepage et de la troupe, on se rend bien compte que leur démarche de documentation et de rencontres avec de nombreux autochtones était très respectueuse, que ce n’était pas de l’appropriation pour de l’appropriation.

R Je le pense sincèrement. Robert ne savait pas qu’il y aurait une polémique et que ce film sortirait six mois plus tard et qu’on lui reparlerait de ça. Mais c’est ma vision. Et, c’est fou, mais quelque part, je l’accueillais cette appropriation. Parce qu’elle était respectueuse. Audacieuse. Différente. C’est important que les Autochtones aient leur place — et ils la trouvent de plus en plus. Mais je crois que Robert et la troupe accomplissaient leur démarche avec un grand souci de respect. Ceci dit, c’était une transposition, pas une pièce historique.

Q Avez-vous discuté avec Robert Lepage de la sortie du film?

R Même si Robert et le Théâtre du Soleil n’avaient pas de droit de regard sur le film, on leur a présenté en primeur. Je lui ai dit : «ça va être difficile pour toi de revoir ça.» Parce que c’était tellement une belle histoire d’artistes qui se fédéraient autour d’une œuvre pendant presque trois ans. Certains acteurs connaissaient, de par leur origine comme les Chiliens et les Brésiliens, connaissaient très bien la réalité des peuples indigènes de leur pays. Mais les Afghans, par exemple, découvraient ça avec une certaine candeur que je trouvais magnifique. Ce qui inspirait Robert. Quand il a vu le film, il a trouvé que c’était une vision juste de ce qu’il voulait faire.

Q Dans le contexte, ressentez-vous une certaine fierté d’avoir mené ce projet à terme, qui remet les choses en contexte?

R Je n’utiliserais pas fierté, plutôt fébrilité. Vu la virulence de la polémique de l’été dernier, je redoute un ressac avec la sortie du film. J’aimerais qu’il soit pris pour ce qu’il est : un film qui documente de manière juste ce qu’était cette création et qui amène des nuances qui ont échappé au débat. Je comprends que ça ait blessé des gens, mais [le public] ne verra jamais ce que Robert Lepage voulait en faire. Le film est le seul vestige qui en reste.

Q Vous êtes donc un témoin privilégié?

R Très privilégié. J’en suis consciente. Les gens avec qui j’ai travaillé aussi. Au moins, le film remet les choses dans leur contexte. Souvent, on laisse peu de place à la nuance. Or, je pense que c’est un film de nuances.

Lepage au Soleil : à l’origine de Kanata prend l’affiche le 26 avril