Denis Villeneuve: «Quand j'ai eu le scénario entre les mains, une des premières choses qui m'a frappé, c'était comment ça s'inscrivait dans la continuité de mon travail. J'ai compris pourquoi ils m'ont approché et pourquoi je pourrais faire ce film-là.»

Le tour de force de Denis Villeneuve

La chose relevait de l'exploit pour Denis Villeneuve: tourner une suite au mythique Blade Runner (1982) de Ridley Scott. Le réalisateur a relevé avec brio le plus important défi de sa carrière avec Blade Runner 2049, long métrage qui s'inscrit dans la continuité du premier, tout en portant la signature du Québécois. Villeneuve peut clamer: mission accomplie!
L'homme de 49 ans le réalise pleinement alors qu'il est plongé dans la tournée de promotion du film le plus attendu de l'automne. Parce que le BR original a marqué l'imaginaire de bien des cinéphiles et l'histoire du cinéma, avec son oppressante atmosphère néo-noire, son esthétique futuriste et ses thèmes précurseurs.
Pour la suite, qui se déroule 30 ans plus tard, Villeneuve a renouvelé le canevas, tout en s'appuyant sur ses lignes de force, notamment le retour d'Harrison Ford dans la peau de Rick Deckard. C'est toutefois Ryan Gosling qui a décroché le rôle principal de K, un nouveau Blade Runner, entouré de plusieurs solides rôles féminins.
Jeudi midi, le réalisateur le plus en vue à Hollywood - même Daniel Craig le réclame à la barre du prochain James Bond - a pris quelques (trop courtes) minutes pour discuter avec Le Soleil. Assis dans une luxueuse suite d'un hôtel de Montréal, vêtu de noir de la tête aux pieds, courte barbe et cheveux gris, Denis Villeneuve a les traits tirés, mais l'assurance de celui qui a réussi un fabuleux tour de force, son meilleur long métrage, croit-il.
Tu as parlé de BR2049 comme étant aussi une lettre d'amour au premier. J'ai senti que cet amour s'est transposé jusque dans le genre, mélange de science-fiction et de film noir?
Tout à fait. C'était super important si on a la prétention de faire ce long métrage d'honorer les qualités du premier, dont son esprit film noir. On retrouve une familiarité importante sur le plan esthétique, notamment dans le son. Il y a un endroit où je n'ai pas eu de pudeur à me rapprocher dangereusement de l'original. J'ai été un dictateur par rapport à la musique, sur le dos des compositeurs [Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch] jour et nuit pour que leur partition soit dans le même esprit que celle de Vangelis, la même mélancolie magnifique, poésie, délicatesse et profondeur. Déjà, on avait une structure narrative plus complexe avec une histoire complètement différente où je prenais plein de libertés sur le plan esthétique, le son était vraiment important.
Puisque tu parles de complexité, il est extrêmement difficile d'écrire sur ce film sans en révéler les punchs. Comment en décrirais-tu la trame?
C'est une bonne question. Ça fait un an que j'en parle à la presse en tentant d'éviter le sujet. C'est encore une chasse à l'homme existentielle. Un thriller de science-fiction et une quête sur l'identité.
Une des premières choses que j'ai notées dans mon calepin était «début brutal». Puis j'ai lu dans tes notes d'intention que brutale était l'indication que tu avais donnée à ta direction artistique. Si tu nous expliquais un peu le concept?
Quand j'ai décidé de recréer ce monde, il me fallait penser à tout. Dans quel courant architectural allait-on l'inscrire? Il y avait l'idée que le climat se serait beaucoup détérioré. Il y a ce courant dit du brutalisme qui s'appuie sur des lignes plus imposantes où l'architecture est plus monumentale. Comme dans le premier, il y avait cette idée qu'on verrait les strates du temps, on sent [dans BR2049] que sur la Terre, les choses sont construites pour résister à des intempéries sévères.
Le film foisonne de thèmes : les changements climatiques, les androïdes, la singularité, l'eugénisme, l'âme, l'imaginaire, la dualité, la mémoire... Est-ce qu'il y avait un ou des thèmes qui te tenaient plus à coeur?
La mélancolie des rêves brisés. J'aimais aussi le rapport à la mémoire. Comment quelqu'un arrive à se définir à travers sa mémoire, son importance pour progresser comme être humain, comment on est programmé par notre éducation et notre bagage génétique. Est-ce qu'on peut s'en libérer? Dans le roman de Philip K. Dick [qui a servi pour l'adaptation du premier film], il y avait une paranoïa que je voulais présente dans le film, par rapport à la société, mais par rapport à soi aussi.
Évidemment, la question de l'intelligence artificielle est omniprésente dans le roman, dans le film de Ridley Scott et dans le tien, avec ces androïdes à notre image. Ses possibilités comme ses dérives quand on crée des machines qui peuvent nous surpasser en intelligence. Quelle est ton opinion là-dessus?
La seule chose qui m'intéresse est: est-ce qu'on est prêt comme espèce à avoir la témérité de se créer en dehors de la nature? C'est une responsabilité immense et je ne crois pas qu'on soit prêt à l'assumer.
Quels étaient les principaux défis cinématographiques de cette suite?
Ils étaient multiples. Dans mes films précédents, il y avait toujours deux, trois scènes maîtresses où c'était un gros défi. Après, j'étais soulagé. Dans ce cas-ci, c'était quotidien. Parfois les acteurs, mais souvent des défis très techniques. On allait utiliser une technologie expérimentale ou on allait faire quelque chose qui n'avait pas encore été fait. Il y avait des scènes, et de loin, les plus compliquées de ma vie qui donnaient des sueurs froides à tout le monde. J'étais bien entouré, mais quand t'arrives sur le plateau, c'est toi le boss qui dirige tout le monde. Tu dois avoir l'air de savoir où tu t'en vas. Mais on a eu les moyens pour le faire [200 millions $].
Il pleuvait constamment dans le premier Blade Runner. Dans celui-ci, il y a surtout de la neige, ce qui est très poétique. Voulais-tu évoquer notre climat?
Quand j'ai accepté de faire le film, je me suis demandé comment me l'approprier. Il y avait dans le scénario un passage où c'était écrit qu'il neigeait sur Los Angeles. On a un rapport intime puissant avec l'hiver: ça nous définit. L'hiver, ça indique la qualité de l'atmosphère, de la lumière, comment les gens marchent et bougent. Ça me permettait d'amener quelque chose de fort que je connais vraiment intimement dans l'univers de Blade Runner. Sinon, tout avait été réglé par Ridley Scott au plan visuel (rires). Je me disais que le premier BR était noir, pouvais-je proposer un BR blanc, d'hiver? Je me suis dit que ça me permettrait de trouver mon identité. Ça a été un moteur fort pour Roger Deakins [le directeur photo] et moi. L'hiver, c'était pas mon idée [au départ], mais je l'ai exploitée.
Ton identité, au-delà de tes talents de réalisateur, on la retrouve aussi dans la présence forte des femmes dans le film, comme dans L'arrivée (2016), Sicario (2015) et tes films précédents. C'était important?
Quand j'ai eu le scénario entre les mains, une des premières choses qui m'a frappé, c'était comment ça s'inscrivait dans la continuité de mon travail. J'ai compris pourquoi ils m'ont approché et pourquoi je pourrais faire ce film-là. J'ai une familiarité avec les thèmes évoqués, avec la féminité, qui est très importante dans le film. Il y a beaucoup de personnages féminins forts et importants. C'est une des choses qui m'a convaincu.
Blade Runner 2049 prend l'affiche le 6 octobre.