Eduard Fernandez compose un Paco imperturbable et suave, toujours sur la défensive, mais qui laisse voir les failles de l'homme quand il baisse la garde.

Le manipulateur: écrans de fumée ***1/2

CRITIQUE / On croirait le récit du Manipulateur (El hombre de las mil caras) sorti tout droit d'un roman de John Le Carré tellement cette histoire retorse d'agents secrets et de détournements de fonds aux multiples rebondissements joue avec nos nerfs. Il s'agit pourtant d'une histoire vraie, brillamment adaptée et réalisée par Alberto Rodriguez, celle d'un homme qui a berné tout un pays.
Le réalisateur a frappé fort avec Anatomie d'un double crime (2015), qui a valu 10 prix Goya en Espagne, y compris, évidemment, celui de meilleur film. Il poursuit dans la même veine avec son septième long métrage. Rodriguez et son coscénariste Rafael Cobos se sont inspirés du bouquin de Manuel Cerdán qui raconte les incroyables péripéties de Francisco «Paco» Paesa.
Au milieu des années 80, l'agent secret, interprété par Eduard Fernandez, est le joueur-clé de la plus importante rafle de l'histoire contre l'ETA (l'organisation terroriste du mouvement basque). Mais il est floué par son gouvernement et doit quitter l'Espagne.
De retour d'exil, complètement fauché, il est joint par Luis Roldan (Carlos Santos). Le directeur général de la police et sa femme Nieves Fernández (Marta Etura) lui offrent 1 million $ pour les aider à mettre en sûreté l'argent qu'ils ont détourné. Paco Paesa va y voir une occasion en or de renflouer ses coffres et de se venger de l'État qui l'a humilié.
Rodriguez ne perd pas de temps à esquisser la toile de fond, puis à nous plonger au coeur du récit. Avec une caméra nerveuse et un montage trépidant sur fond de musique techno, le réalisateur propose un récit haletant qui happe immédiatement le spectateur. 
Une fois celui-ci accroché, l'Espagnol va pouvoir déployer tout son arsenal pour raconter cette histoire aux multiples ramifications sans jamais en révéler l'essentiel. Les cadrages originaux (quel oeil!), les ralentis, les moments oniriques, etc. sont un écho aux écrans de fumée et aux jeux de miroir qu'emploie Paco pour mystifier tout le monde.
Tel un maître aux échecs, l'ex-agent secret a toujours plusieurs coups d'avance sur les protagonistes - et sur le spectateur et son interlocuteur, le pilote de ligne Jesús Camoes (José Coronado).
Dans la grande tradition du film noir, le meilleur ami de Paco narre en voix hors champ l'histoire, divisée en grands chapitres qui portent le nom de personnages : le sous-fifre; le cocher de Dracula... Il met aussi en évidence les états d'âme de ses protagonistes. Les problèmes de conscience du fraudeur; la détresse de Paco et ses efforts pour reconquérir sa femme; les doutes du pilote...
Le talent de Rodriguez est remarquable, nul doute, mais il est aussi aidé dans Le manipulateur par la performance de son acteur principal. Eduard Fernandez compose un Paco imperturbable et suave, toujours sur la défensive, mais qui laisse voir les failles de l'homme quand il baisse la garde.
On peut reprocher à Rodriguez d'en faire parfois un peu trop dans sa volonté de brouiller les pistes, mais pour autant qu'on porte attention, ce récit qui dépasse la fiction est un pur ravissement.
Au générique
Cote:  ***1/2
Titre: Le manipulateur (v.o.s.-t.f.)
Genre: drame policier
Réalisateur: Alberto Rodriguez
Acteurs: Eduard Fernandez, Jose Coronado, Carlos Santos et Marta Etura
Classement: général
Durée: 2h01
On aime: la réalisation dynamique, le suspense de la mise en scène, le jeu de Fernandez
On n'aime pas: un peu d'esbroufe