Paul Marchand (Niels Schneider) au milieu du chaos de Sarajevo assiégée en 1992.

Le film de la semaine: Sympathie pour le diable *** 1/2

CRITIQUE / Guillaume de Fontenay frappe en plein dans le mille avec «Sympathie pour le diable». Mélange de drame biographique et de guerre, ce film de longue haleine (14 ans de gestation) raconte le séjour Paul Marchand dans Sarajevo assiégée. Niels Schneider relève avec brio le défi le plus important de sa carrière en incarnant avec une justesse ce journaliste électron libre, mais épris d’une grande soif de justice sociale.

Un peu de contexte : Paul Marchand arrive dans la Yougoslavie à feu et à sang après avoir couvert la guerre civile au Liban. De juillet 1992 à octobre 1993, il est correspondant de plusieurs radios francophones, dont Radio-Canada, dans la ville encerclée (le siège de Sarajevo par les nationalistes serbes a duré de mai 1992 à février 1996).

Flamboyant et provocateur — il peinture «Ne gaspillez pas vos balles. Je suis immortel» sur son auto —, le Français est révolté par le sort des civils, qui souffrent du manque d’eau, de nourriture, et qui sont parfois victimes d’atrocités. Il n’aura de cesse de dénoncer la situation et le silence complice de l’Occident, ce qui fait grincer bien des dents.

Sympathie pour le diable, inspiré par le livre du même nom de Marchand, s’évertue à décrire avec le plus de justesse possible la situation chaotique de l’époque. On y voit le trompe-la-mort prendre des risques fous pour témoigner de la réalité ; compter les corps à la morgue ; s’engueuler avec ses collègues qu’il juge timorés ; tomber amoureux de son interprète Boba (Ella Rumpf); se moquer des soldats, pour finalement franchir la ligne de la sacro-sainte objectivité journalistique.

De Fontenay colle sa caméra sur Marchand et son photographe attitré (Vincent Rottiers), en particulier dans des plans agités lorsqu’il conduit sa voiture déglinguée à fond la caisse pour éviter les tirs de la Sniper Allée.

La réalité finit toutefois par le rattraper : une balle le blesse gravement au bras — une scène filmée avec beaucoup de justesse.

Pour son premier long métrage, Guillaume de Fontenay a d’ailleurs su contourner les deux pièges les plus importants d’un tel exercice : placer Marchand sur un piédestal et glorifier la violence.

Le journaliste n’était pas la personne la plus agréable au monde et le réalisateur a évité d’en faire un héros sans peur et sans reproche. De le caricaturer aussi, malgré la tuque et l’éternel cigare. Niels Schneider a su l’incarner en laissant transparaître la fragilité cachée par son armure de provocateur.

Niels Schneider a su incarner Paul Marchand en laissant transparaître la fragilité cachée par son armure de provocateur.

Cette arrogance, postule le film, dissimulait une blessure profonde (de Fontenay a bien connu Marchand, qui a collaboré à la première mouture du scénario). Sans plus. À chacun de tirer ses conclusions.

Par contre, la dénonciation des atrocités guerrières s’y avère aussi explicite que dans les reportages de Marchand. Avec une caméra portée, nerveuse, des cadres serrés au carré, de longs plans immersifs qui injectent une bonne dose d’adrénaline, Sympathie pour le diable évite les concessions. Toujours dans une optique de véracité — un souci qui guide l’entièreté de la production.

Ne cherchez toutefois pas de grandes explications sociopolitiques au conflit, tel n’était pas l’objectif. Même si un contexte supplémentaire aiderait à la compréhension de l’interprétation qu’en faisait Marchand.

Même si les faits s’y sont déroulés il y a plus de 25 ans, cette charge antiguerre n’a rien perdu de sa pertinence, dans la mesure où, comme le stipulait Guillaume de Fontenay en entrevue, elle s’oppose à la montée des nationalismes actuelle et réitère l’importance d’une presse libre et forte partout dans le monde.

Le cinéma sert aussi à ça.

Guillaume de Fontenay sera présent ce vendredi, à 19h, au Clap Sainte-Foy, pour discuter avec les spectateurs.

Au générique

Cote : *** 1/2

Titre : Sympathie pour le diable

Genre : Drame biographique

Réalisateur : Guillaume de Fontenay

Acteurs : Niels Schneider, Vincent Rottiers, Ella Rumpf

Classement : 13 ans +

Durée : 1h43

On aime : la volonté d’éviter la glorification. La réalisation sans compromis. L’interprétation nuancée de Schneider. Le rappel historique.

On n’aime pas : un petit manque de contexte.