La grossesse de Magalie Jodoin (Émilie Bierre) va causer toute une commotion au sein de sa communauté tissée serrée.
La grossesse de Magalie Jodoin (Émilie Bierre) va causer toute une commotion au sein de sa communauté tissée serrée.

Le film de la semaine: Les nôtres *** 1/2

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
Avec Les nôtres, Jeanne Leblanc vient de rejoindre l’avant-scène des réalisatrices québécoise qui nous livrent des films percutants. Parce que son drame social et psychologique, habilement construit et défendu avec fougue, se penche sur une ado de 13 ans qui refuse farouchement de dévoiler l’identité du père de l’enfant qu’elle porte. Bonjour les dégâts…

La grossesse de Magalie Jodoin (Émilie Bierre) passe d’abord inaperçue auprès de sa mère monoparentale. Isabelle Jodoin (Marianne Farley) se remet difficilement de la mort de son conjoint. Heureusement, elle peut compter sur le soutien de son amie Chantale (Judith Baribeau), mariée au maire de Sainte-Adeline, Jean-Marc (Paul Doucet). Le couple a adopté deux Mexicains, dont Manuel (Léon Diconca Pelletier).

Lorsque le scandale éclate, les soupçons de la petite communauté tissée serrée se portent naturellement vers ce dernier, un ami de Magalie. Le spectateur sait toutefois quelque chose que les protagonistes ignorent : l’adolescente entretient une relation avec un homme…

Ce lourd secret va bientôt distiller son poison. Chez les Jodoin, d’abord, dans l’entourage immédiat, ensuite, et dans toute la communauté, pour finir.

Magalie se replie sur elle-même et s’enfonce dans son mutisme. Émilie Bierre, formidable, incarne avec beaucoup de sensibilité cette victime de son milieu, enfant précipitée dans le monde adulte sans préparation, trompée par un homme qui la manipule en restant dans l’ombre.

Dans ce récit initiatique original, la caméra de Jeanne Leblanc (Isla Blanca) scrute attentivement ses personnages, sans porter de jugement sur l’agresseur ou la mère déboussolée.

Son film dense explore plusieurs thématiques. À l’avant-plan, tout ce qui touche les relations toxiques familiales, entre Magalie et sa mère (qui évoque, dans un autre registre, Les bons débarras de Mankiewicz), et celles, d’abord amicales, entre Isabelle et Chantale.

Il est intéressant de noter le parcours des deux femmes, superbement interprétées par Farley et Baribeau. Isabelle est en chute libre lorsqu’elle apprend la grossesse alors que Chantale a le moral au beau fixe. De façon imperceptible, d’abord, puis en accéléré ensuite, leurs trajectoires vont s’inverser. La première va commencer à remonter en se réfugiant dans le déni alors que la deuxième va se retrouver sur une pente descendante lorsque sa famille se désagrège...

À l’arrière-plan, le récit dépeint le deuil collectif d’une communauté éprouvée par la mort de cinq travailleurs dans une tragédie industrielle, et ce qui en découle. Il souligne aussi le racisme, l’intolérance, l’intimidation, l’hypocrisie ambiants…

C’est beaucoup. Qui trop embrasse, mal étreint. N’empêche. Le scénario de Leblanc et de Judith Baribeau, malgré quelques omissions, nous tend un miroir qui renvoie une image parfois désagréable d’un certain Québec. Les nôtres risque de provoquer bien des discussions familiales, voire, de façon plus large, dans toute la société.

Les nôtres prouve la pertinence de la création au féminin. L’émergence de réalisatrices douées (Verreault, Dulude-De Celles, Émond, Chokri, Deraspe, Dupuis, etc.), aux préoccupations sociales fortement ancrées, avec une touche différente, enrichit notre cinématographie nationale. Raison de plus pour voir celui-ci.

Au générique

Cote : *** 1/2

Titre : Les nôtres

Genre : Drame

Réalisatrice : Jeanne Leblanc

Acteurs : Émilie Bierre, Marianne Farley, Judith Baribeau, Paul Doucet

Classement : 13 ans +

Durée : 1h43

On aime : la sensibilité de la réalisation. Les personnages nuancés. L’intelligence du scénario.

On n’aime pas : le propos très large.