Ma vie de Courgette bataille pour l'Oscar du meilleur film d'animation dimanche.

Le fantastique parcours de Courgette

Pour notre entretien, Claude Barras a apporté Courgette. La marionnette vedette de son brillant et audacieux long métrage d'animation est sagement assise sur la table, dos accoté sur la boîte qui contient une trentaine de bouches. Chacune peut complètement modifier son expression et ses émotions. Mais ce sont ses yeux qui seront certainement grands ouverts d'étonnement et de ravissement pour la soirée des Oscars, dimanche, où Ma vie de Courgette bataille pour le meilleur film d'animation. Son sympathique papa a bien voulu nous dévoiler les secrets de cette réussite d'autant plus étonnante qu'elle repose sur les difficultés de l'enfance...
Q Votre premier long métrage fut présenté à Cannes, mais surtout au Festival d'Annecy, où il a remporté deux prix, dont celui du meilleur film. Vous êtes aux Oscars. Êtes-vous surpris?
R Oui. Déjà la sélection à Cannes m'a beaucoup surpris, surtout pour un film d'animation. C'était la première projection publique et on s'est rendu compte qu'il y avait quelque chose qui se passait. Depuis, ça ne s'est plus arrêté et c'est assez fantastique. Ça n'arrive pas souvent dans une vie. D'autant qu'on se retrouve en face de films [des studios américains] qui font 1 milliard $ de box-office.
Q Votre travail de réalisateur repose beaucoup sur l'enfance. Pourquoi?
R J'ai eu une enfance assez heureuse. J'ai grandi dans une famille de vignerons [en Suisse]. Mais autour de moi, j'ai vu des choses assez difficiles, qui m'ont marqué. En lisant le livre [de Gilles Paris], j'ai retrouvé une promesse que je m'étais faite enfant, de défendre certaines choses.
Q Dans ce cas-ci, Courgette commet un homicide involontaire, celui de sa mère alcoolique et violente. Est-ce que ça vous a fait hésiter?
R Le livre est plutôt pour les ados. Courgette raconte son histoire, mais avec des mots d'enfants. Il décrit son histoire de façon explicite et crue, mais décalée. Du coup, ça donne ce mélange entre le rire et les émotions fortes. C'est ce que je trouvais très beau. Pour m'adresser aux enfants, il fallait le traduire sans le perdre, mais sans trop insister. Il a fallu réécrire l'histoire. Gilles Paris nous a donné beaucoup de liberté, mais nous sommes restés fidèles aux personnages.
Q Est-ce que ç'a été difficile de trouver le ton juste?
R Oui. C'était vraiment l'enjeu du film, ce mélange d'émotions tout au long du récit. On a enregistré les voix avant le tournage, de façon chronologique, en demandant aux enfants de vivre le récit plutôt que de jouer un rôle. Ce travail a donné cette justesse. Après, ce sont les bonnes personnes au bon moment et ça a été magique.
Q Les voix sont importantes, mais la musique aussi. Comment avez-vous choisi Sophie Hunger?
R Autant les voix, les dialogues que le bruitage sont des choses avec lesquels je suis assez à l'aise, autant la musique, c'est très difficile pour moi. J'ai posé [sur le montage] des choses prises dans ma bibliothèque et, au final, cette reprise de Noir Désir [Le vent nous portera] avait tellement de sens à la fin [du film] que nous avons voulu la garder. J'avais un petit peu peur. Je ne voulais pas mettre Noir Désir en avant, mais les paroles et l'interprétation de Sophie Hunger (2010). Mais, en même temps, ça avait du sens puisque Bertrand Cantat a traversé de la violence qu'il a subie et qu'il a donnée. En contactant Sophie Hunger, on lui a demandé si, à tout hasard, elle ne voudrait pas composer la musique. Elle nous a dit oui. 
Q Courgette va dans un orphelinat où il est entouré d'enfants cabossés comme lui. On sent que vous avez voulu mettre l'accent sur leur solidarité dans leurs difficultés poignantes...
R Quand on reçoit de la violence, la première réaction c'est souvent de la reproduire pour s'en libérer. Ces personnages apprennent à la dépasser, à se tendre la main. Même si l'histoire est difficile au début, il y a beaucoup de lumière et de contrastes. C'est ce qui m'intéressait.
Q Tout comme la réflexion sur la structure familiale?
R Oui. Qu'est-ce qu'une famille? Comment, aussi, dans une famille, on peut ne pas être dans la bienveillance et l'amour. Mais comment aussi dans une famille recomposée, on peut trouver des belles choses. Comment on peut être ensemble dans un foyer.
Q Quelle est la réaction des enfants au film?
R Chaque fois, ça me donne presque les larmes aux yeux de voir à quel point ça fonctionne, que ça leur donne envie de parler de certaines choses dont peut-être ils ne parlent pas. Ils aiment beaucoup voir une histoire réaliste qui parle de leur vie quotidienne - même si elle n'est pas complètement la leur. Ils sont plus curieux que nous. Il faut leur donner de la diversité. C'est important.
Ma vie de Courgette prend l'affiche le 3 mars.
Les frais de ce reportage sont payés par UniFrance.
Une collaboration avec l'ONF
Claude Barras travaille en ce moment sur La femme-canon, un court métrage de 10 minutes coréalisé par David Toutevoix, le directeur photo de Courgette, et Albertine, une illustratrice suisse. Ce film est coproduit par l'ONF. Le cinéaste de 44 ans prépare aussi un scénario original autour de la déforestation, les orangs-outangs et les peuples autochtones dont l'action se déroulera à Bornéo.