Carl Leblanc a filmé Éverard jusqu'à la fin de sa vie, à l'orée de ses 90 ans, dans son dernier logis, un CHSLD.

Le commun des mortels: un siècle dans la vie d'Éverard

Le plus récent documentaire de Carl Leblanc offre un voyage dans le dernier siècle à travers la vie du «commun des mortels», un Gaspésien nommé Éverard. Un homme débrouillard, tour à tour bûcheron, cuisinier et vendeur d'autos, qui pourrait être notre père ou notre grand-père. Le Soleil a interviewé le cinéaste alors qu'il mettait le dernier oeil à son film, à quelques jours de la première.
Ces dernières années, Carl Leblanc a travaillé sur Nation - Huis clos avec Lucien Bouchard et sur Être ailleurs : l'année québécoise de M. Juppé, à propos du séjour ici du politicien français. Au contraire de ces deux hommes, Éverard a vécu loin des projecteurs. «Ça m'intéressait de travailler sur un quidam. J'aimais l'idée de cette traversée du siècle, du siècle vu d'en bas, à travers son expérience de nobody», dit M. Leblanc.
Le quidam en question est le père de Carl Leblanc. «Ça n'a pas beaucoup d'importance que ce soit mon père», insiste-t-il. Au sens où le parcours d'Éverard, et non sa filiation, le qualifie comme Le commun des mortels, titre du documentaire. «Il a épousé les courbes du siècle, il a eu six métiers. Il n'était pas très éduqué, comme le quidam canadien-français d'avant la Révolution tranquille [...]. Il s'est démené. On suit le siècle économique à travers lui», dit M. Leblanc.
Éverard, cinquième de dix enfants, est né en 1924 à Cascapédia-Saint-Jules, en Gaspésie. «Ses parents, des gens très modestes, ont été happés par la secousse sismique du krach de 1929», rapporte M. Leblanc. Ils ont pris la voie de sortie offerte par le gouvernement : coloniser de nouvelles terres dans l'arrière-pays gaspésien, à Saint-Jean-de-Brébeuf dans leur cas.
Éverard s'engage comme apprenti bûcheron «à l'époque où le Canadien français n'était que des bras et le Canada français, que de la matière première», dit M. Leblanc. Pas très costaud, il devient cuisinier dans les chantiers. «Puis il a l'opportunité de suivre des arpenteurs dans le Nord-du-Québec, préparer ce qui allait devenir la baie James. «
Quand la voie ferrée vit ses belles années, Éverard travaille comme cuisinier sur un train. Alors que les Québécois s'enrichissent, il devient colporteur, puis vendeur de voitures. Et lorsque l'éducation se démocratise, il finit par décrocher un diplôme.
Un projet vieux de 10 ans
Carl Leblanc a commencé à filmer Éverard il y a plus de 10 ans. Il a continué jusqu'à sa mort à presque 90 ans, en 2013. Ces entrevues jointes à des archives plus anciennes tissent le fil du récit.
Le réalisateur a d'abord cru que son projet sur Éverard resterait confidentiel. «Ce n'est pas la vie de Jean-Paul Belmondo, de Jean XXIII ou de René Lévesque. Gager que des gens s'installent dans une salle ou devant la télévision pour voir cette histoire-là, ce n'était pas sûr [...]. Mais on m'a dit oui partout. Chacun pensait à son père, croyait qu'Éverard, ça pouvait être lui.»
Éverard et ses contemporains n'avaient rien de soumis, espère démontrer M. Leblanc. «Souvent, on les voit comme une génération "d'à-plat-ventrés", de porteurs d'eau. Mais ce n'est pas du tout ça. Ils ont jugé que l'Église catholique était une bonne solution pour sauver leur culture. Ça ne fait pas d'eux des béni-oui-oui.»
Vous voulez le voir?
• Festival Vues sur mer, Petite Églize de Gaspé, jeudi 6 avril, 19h, en présence du cinéaste
• À partir du 12 mai au cinéma Le Clap, à Québec, et au cinéma Beaubien, à Montréal
• Sur les ondes de Télé-Québec, lundi 19 juin à 21h