Carl Leblanc propose un documentaire aussi personnel qu'universel sur son père Éverard, dans la grande tradition du cinéma direct de Pierre Perrault.

Le commun des mortels: l'essence de notre identité ***1/2

CRITIQUE / Carl Leblanc prenait un gros risque en tournant un film sur son père Éverard. Celui de manquer de distance en racontant la vie simple de ce Gaspésien modeste, témoin d'un monde disparu. Mais en juxtaposant son parcours avec celui du XXe siècle, le réalisateur trace un puissant lien entre la petite histoire d'un homme et la grande d'un peuple. En résulte un documentaire aussi personnel qu'universel.
Le commun des mortels s'inscrit dans la grande tradition du cinéma direct de Pierre Perrault (La bête lumineuse), dans son dialogue entre le réalisateur et son père. Leblanc a filmé son père octogénaire au déclin de sa vie, avant qu'il se retrouve interné au CHSLD, dément.
Sans façon, Éverard dévoile sa jeunesse dans cette péninsule «grande comme la Belgique, peuplée comme le Sahara», aidé par la narration parfois lyrique de son fils. Son père à lui fait partie des défricheurs canadiens-français qui vont bâtir Saint-Jean de Brébeuf, village aujourd'hui rayé de la carte, après le krach de 1929.
«Un choix social désastreux», juge l'historien Gérard Bouchard, l'une des nombreuses personnalités comme Marc Laurendeau, le regretté Guy Corneau, Michel Faubert, Pierre Fortin, etc., qui commentent la vie de notre protagoniste à chacune des étapes marquantes de sa vie. Une superbe idée, qui mélange l'intime au destin de tous ses compatriotes. Tout comme celle de tracer un parallèle avec les épopées de René Lévesque, de Charles Aznavour et de Fidel Castro, nés au même moment.
Bien sûr, Éverard n'a pas cette envergure. Il est restreint par sa condition sociale d'illettré et de soumission au clergé. Mais le fier Gaspésien n'en est pas moins un homme libre qui, à force de détermination, passera de cuisinier d'un camp de bûcherons à boucher, obtenant son diplôme à 46 ans, jusqu'à devenir épicier-boucher.
Ce rural modeste verra toutefois son univers se fissurer en 1976 avec l'élection du Parti québécois, alors que les Canadiens-français sombrent dans l'oubli et que les jeunes Québécois prennent toute la place; puis voler en éclats avec la crise économique du début des années 80.
Chronologique
Carl Leblanc raconte l'histoire de façon chronologique, en puisant abondement dans les images d'archives, mais en multipliant les aller-retour avec les séquences tournées de son père alité. Par pudeur, il ne montre plus le visage paternel. Belle retenue aussi dans le ton digne et non larmoyant. On aurait apprécié, toutefois, des témoignages de ses proches.
Cet homme qui disparaît comme un caillou dans l'eau, pour paraphraser Lucien Bouchard, sans laisser autre chose que des ondulations qui s'évanouissent, forme pourtant l'essence de notre nation. Lui et tous ces autres anonymes laissent des enfants qui construisent sans relâche notre société. 
J'ai vu en Éverard mon grand-père Émile, dont je porte aussi le prénom, un homme qui m'a légué sa fierté et son indépendance, son courage quotidien, mais aussi sa bonté. C'est toute la force et la beauté du Commun des mortels : chaque spectateur va s'identifier à cet hommage à ceux qui ont passé calmement à travers ce siècle désordonné.
Pas surprenant qu'il ait remporté le Prix du public au récent festival Vues sur mer de Gaspé...
Au générique
Cote: ***1/2
Titre: Le commun des mortels
Genre: documentaire
Réalisateur: Carl Leblanc
Classement: général
Durée: 1h20
On aime: la perspective narrative, le parallèle avec la grande Histoire, le portrait touchant
On n'aime pas: le manque de témoignages des proches