Le réalisateur Oleg Sentsov apparaissait extrêmement amaigri et manifestement affaibli sur des photos publiées fin septembre.

Le cinéaste Oleg Sentsov cesse sa grève de la faim

MOSCOU — Le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, emprisonné en Russie, a annoncé vendredi arrêter sa grève de la faim, disant vouloir éviter d’être nourri de force après plus de quatre mois de jeûne et une mobilisation internationale pour sa libération.

«Je suis forcé de mettre un terme à ma grève de la faim demain, c’est-à-dire le 6 octobre 2018», a fait savoir le réalisateur de 42 ans originaire de la péninsule ukrainienne annexée de Crimée, dans une lettre manuscrite remise à la presse et consultée par l’AFP. «En raison de mon état de santé critique et de l’apparition de changements pathologiques dans mes organes, il était prévu prochainement de me nourrir de force», explique Oleg Sentsov, emprisonné dans la colonie pénitentiaire de Labytnangui, au-delà du cercle polaire arctique.

Les dernières photos du cinéaste, publiées fin septembre, montraient le réalisateur extrêmement amaigri et manifestement affaibli. «Mon opinion n’est plus prise en compte», poursuit dans sa lettre celui qui refusait de s’alimenter depuis le 14 mai, demandant  la libération de tous les «prisonniers politiques ukrainiens» en Russie.

Arrêté chez lui en mai 2014, ce père de deux enfants a été condamné en août 2015 à 20 ans de prison pour «terrorisme» et «trafic d’armes», à l’issue d’un procès qualifié de «stalinien» par l’ONG Amnistie Internationale.

«Un corps brisé»

Après «145 jours de lutte, 20 kilos en moins et un corps brisé», «l’objectif n’est pas atteint», déplore le cinéaste ukrainien dans sa lettre. «Je suis reconnaissant à tous ceux qui m’ont soutenu et demande pardon à ceux que je laisse tomber», conclut Oleg Sentsov, terminant son message par «Gloire à l’Ukraine!»

Vendredi matin, le service pénitentiaire russe avait annoncé la fin de la grève d’Oleg Sentsov, précisant que «les meilleurs nutritionnistes de Moscou ont mis au point un programme pour l’aider à ingérer progressivement des aliments solides».

La déléguée aux droits de l’homme auprès du Kremlin, Tatiana Moskalkova, s’est réjouie de cette décision. «Je lui avais dit plus d’une fois qu’il existe beaucoup d’autres moyens civilisés pour faire valoir ses droits», a-t-elle assuré, citée par l’agence russe Tass.

La représentante ukrainienne pour les droits de l’homme, Lioudmila Denissova, a pour sa part demandé aux autorités russes de rencontrer immédiatement Oleg Sentsov et affirmé que cette sortie rapide était «encore plus compliquée et effrayante» que la grève de la faim en elle-même.

Contactée par l’AFP, la militante et journaliste Zoïa Svetova a rappelé le cas du dissident soviétique Anatoli Martchenko, qui était mort près de deux semaines après avoir arrêté une grève de la faim en 1986.

«J’espère que la médecine d’aujourd’hui est meilleure qu’à l’époque soviétique et qu’on ne le laissera pas mourir», a affirmé Mme. Svetova, qui avait pu rencontrer M. Sentsov en août.

Refus d’une grâce présidentielle

Oleg Sentsov est connu pour son film Gamer, qui raconte l’histoire d’un adolescent participant à des compétitions de jeux vidéo tout en faisant face à une vie quotidienne difficile dans un village d’Ukraine. Le film avait été montré dans plusieurs festivals et récompensé à Rotterdam en 2012.

Qualifié de «kamikaze ukrainien» par son avocat, qui le disait «prêt à mourir», le réalisateur avait toutefois consenti cet été à prendre des compléments alimentaires destinés habituellement aux malades incapables de se nourrir.

Les pays du G7 ainsi que de nombreuses personnalités du monde culturel ont appelé à la libération d’Oleg Sentsov.

Malgré les déclarations alarmistes de ses proches concernant la dégradation de son état de santé, le Kremlin a répété à plusieurs reprises qu’une grâce présidentielle ne pouvait être accordée qu’à la demande du prisonnier, ce qu’Oleg Sentsov refuse de faire.

La Russie et l’Ukraine sont à couteaux tirés depuis l’arrivée au pouvoir en 2014 de pro-occidentaux à Kiev, suivie de l’annexion de la Crimée par Moscou et d’un conflit armé dans l’est séparatiste prorusse du pays, qui a fait plus de 10000 morts.