Le réalisateur Gaël Morel ne tarit pas d’éloges pour Sandrine Bonnaire. «C’est une actrice extrêmement intime. On comprend sans avoir à lui faire dire. Ça passe par un sourire qui, d’un seul coup, balaie une gravité.»

Le cinéaste Gaël Morel sous le charme de Sandrine Bonnaire

PARIS — Imaginez que Bombardier ferme son usine de La Pocatière pour la déménager au Mexique. Combien seraient prêts à reprendre leur travail à moindre salaire dans cet établissement délocalisé? C’est le pari un peu insensé d’Édith, l’héroïne de Prendre le large. En suivant sa trajectoire dans ce drame social humain, Gaël Morel (Après lui) rend hommage aux ouvriers et réalise un fantasme : travailler avec la sublime et rayonnante Sandrine Bonnaire, présente dans presque tous les plans. Entretien.

Q Ce film se veut-il un hommage à votre père et à ses racines?

R Ce que je voulais surtout, c’est un hommage à une classe prolétaire qui n’a jamais été très défendue par les politiciens et pas spécialement représentée dans le cinéma français. Ce sont des racines très directes, ma famille est ouvrière de génération en génération.

Q Il y a une parenté avec le cinéma des Dardenne, non?

R Ce n’est pas parce qu’on évoque des milieux sociaux modestes avec des intrigues sociales. J’ai pas cette fascination pour des films qui en fascinent d’autres. Je suis en manque de romanesque avec ce cinéma. Je suis plus proche de Ken Loach, ou plus loin encore, [Roberto] Rossellini. Les Dardenne, ils ont une empreinte très forte, tellement singulière, que ce n’est pas une école comme le néo-réalisme.

Q Oublions les Dardenne. Reste que vous aviez une approche très documentaire, notamment dans les scènes tournées dans l’usine au Maroc.

R J’aime l’idée du réalisme. Mais pas le naturalisme. Je n’aime pas ce qui imite la vie dans ses aspects les plus vulgaires. J’écris mon récit, puis je cherche les lieux où ça se passe. L’intrigue dans l’usine a été écrite avant. Ensuite, j’inclus la vie de l’usine pour donner une forme de réalité. Le cinéma, c’est des acteurs et des lieux. C’est là où la réalité s’incarne.

Q Parlons-en, justement. Comment avez-vous choisi cette magnifique actrice qu’est Sandrine Bonnaire pour interpréter Édith, le personnage central?

R Sandrine, c’est une histoire antérieure à ce film. Pour moi, c’est une actrice que je découvre quand je sors de l’enfance et qui vient de tourner À nos amours [de Maurice Pialat, qui lui vaut une nomination au César du meilleur espoir 1984]. L’envie de faire du cinéma est certainement motivée en partie par l’envie de la rencontrer. Après, j’aime bien l’idée de dire qu’on écrit grâce à un acteur, plutôt qu’écrire pour un acteur. La grâce, ça caractérise bien ce qu’elle peut dégager.

Dans Prendre le large, Édith (Sandrine Bonnaire) accepte de déménager au Maroc pour continuer à travailler à son usine, qui a été délocalisée.

Q Elle incarne cette femme qui, contre toute attente, décide d’aller travailler dans son usine délocalisée. Mais ce qu’on y voit en filigrane, c’est l’exploitation des travailleurs dans des pays pauvres qui produisent pour les consommateurs des pays riches comme les nôtres?

R On voit quel prix a la croissance dans un pays comme le Maroc et quel prix a la crise en France.

Q Le film traite aussi de la solitude.

R Oui. De l’absence de liens sociaux en dehors du travail. Ce travail, et la fatigue qui s’en suit, ne laissent pas beaucoup de temps pour des activités. Sa vie, c’est son travail. Perdre son travail, c’est perdre sa vie. Elle ne veut pas. Au contraire de ses collègues, qui ont une vie familiale. Elle n’a pas cette vie et elle ne voit pas par quoi elle peut la remplir.

Q Mais en choisissant d’aller vivre au Maroc, sans trop en mesurer les conséquences, Édith s’expose à un véritable choc culturel.

R On imagine bien qu’elle s’est renseignée un peu. La seule barrière qui aurait pu rendre ça compliqué, c’est la langue. À partir du moment où c’est un pays francophone, c’est une crainte en moins. Elle n’est pas inquiète plus que ça puisque son obsession, c’est travailler. Ce choc, elle le vit d’ailleurs à l’usine. Dans la rue, elle n’est pas plus perturbée que ça, même si elle est un peu heurtée par une certaine brutalité dans les rapports entre les gens. On n’est pas en Inde.

Q Est-ce que ce tournage vous a donné le goût de poursuivre votre collaboration avec Sandrine Bonnaire?

R J’aimerais bien retravailler avec Sandrine. C’est toute une rencontre et je pense que ça se sent dans le film. Je trouve que c’est une actrice incroyable. Elle exprime et incarne des sentiments et des émotions qui n’ont pas de mots. Elle leur donne une image. C’est une actrice extrêmement intime. On comprend sans avoir à lui faire dire. Ça passe par un sourire qui, d’un seul coup, balaie une gravité. Ça passe par le fait qu’en la filmant en contre-plongée, en raison de son port de tête et de son visage, on est tout de suite dans quelque chose de plus que ce que l’image raconte. Elle a une grâce presque métaphysique. Il y a quelque chose entre nous [pour une prochaine collaboration].

Prendre le large prend l’affiche le 9 février. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.