Le rôle du légendaire commandant Cousteau était taillé sur mesure pour l'acteur Lambert Wilson.

Lambert Wilson dans l'ombre de Cousteau

Lambert Wilson confesse une certaine folie dans ses choix de rôle. Le renommé acteur français a été servi avec L'odyssée : il incarne avec une autorité naturelle le charismatique, légendaire et controversé commandant Cousteau, explorateur acharné des fonds marins. Un rôle sur mesure pour celui qui a dû composer avec une figure paternelle imposante.
En personne, Lambert Wilson dégage l'aisance de la réussite et de la maturité. Vêtu avec élégance, mais sans affectation, cheveux gris, barbe courte, traits aquilins, il discute chaleureusement et avec beaucoup de plaisir de cette «incroyable aventure» cinématographique tournée partout sur la planète. Intarissable, il parsème l'entrevue de multiples anecdotes sur Cousteau pour éclairer le personnage plus grand que nature.
Il a immédiatement accepté le rôle, emballé à l'idée d'incarner le patron de la Calypso, dont les documentaires ont nourri son enfance. Il connaissait la figure médiatique, mais peu l'homme. Il en savait tout de même assez pour en reconnaître le potentiel dramatique, «suffisant pour un long métrage». 
Le film de Jérôme Salle met l'accent sur la relation chaotique entre l'homme au célèbre bonnet rouge et son fils Philippe (interprété par Pierre Niney), décédé tragiquement en 1979, à 38 ans. «Ça surprend les gens [en France]. Les fans de Cousteau s'attendaient à un film épique qui ferait revivre les grands moments d'aventures de sa carrière.»
L'homme de 58 ans connaît très bien les aléas d'une jeunesse auprès d'un père célèbre (son père George, acteur et metteur en scène, fut aussi directeur du théâtre national de Chaillot). «Premièrement, mon frère et moi avons à peu près la même différence d'âge que les fils de Cousteau. Deuxièmement, nos pères étaient dans le dictionnaire. Ce qui a un effet sur votre cerveau, d'une certaine façon (rires).» 
Lambert Wilson pointe aussi leur éducation hors norme, «magique». Comme Cousteau, «mon père avait un sentiment très fort d'originalité et de liberté». Mais, surtout, les difficultés «brutales» d'embrasser la même carrière. «Vous êtes, d'une certaine façon, en compétition avec votre père pour trouver votre espace. C'est un combat mortel pour la suprématie.» 
Pour couronner le tout, les Wilson ont appris à nager à quelques encablures de la résidence des Cousteau, dans le sud de la France. Il ne l'a jamais rencontré, mais son aura mythique était omniprésente. Très conscient de son image médiatique, le commandant a savamment entretenu celle-ci pour financer ses coûteuses expéditions. «Il s'est servi de la popularité de son personnage, de son image.»
L'odyssée prend évidemment des libertés avec la réalité. C'est «une interprétation artistique», pour citer Lambert Wilson. Mais le film peint un portrait nuancé de cet homme complexe et ambigu tout au long de sa vie, notamment son aspect coureur de jupons. Sans prendre sa défense, l'acteur rappelle «qu'à chaque port, il était précédé par sa réputation et était attendu par des centaines de femmes». Pas très beau, Cousteau avait un immense pouvoir de séduction et de persuasion, lui ont confié ses plongeurs. «Il voulait conquérir le monde.»
«Il y a des choses qui appartiennent à leur vie privée. Qui sommes-nous pour en juger? En France, il a une mauvaise réputation. Nous aimons bien décapiter nos héros - c'est une grande tradition française (rires). Cousteau était trop beau pour être vrai. [...] Certains aiment bien faire rimer Cousteau avec salaud.»
Beaucoup lui reprochent, entre autres, les techniques brutales utilisées pendant le tournage du Monde du silence (Palme d'or à Cannes en 1956). Cousteau était un homme de son époque. «Il faut étudier l'ensemble de sa vie. Il est devenu un véritable activiste écologique [sur le tard] quand il a réalisé, dans les années soixante, la destruction de l'habitat de la Méditerranée.» Cousteau vivra sa véritable épiphanie, grâce à son fils Philippe, lors de son exploration de l'Antarctique et la lutte qu'il a menée pour sa protection subséquente.
Une aventure marquante pour l'acteur aussi. Qui lui a permis de mieux saisir l'essence de son personnage et de sa femme Simone (Audrey Tautou). Tous leurs efforts, croit-il, étaient aussi une façon de prendre leurs distances avec le reste de l'humanité. 
Encore plus en plongeant. «C'est un monde parallèle. Vous n'avez pas besoin d'aller dans l'espace. C'est juste là, sous vos pieds. L'homme n'y existe pas - bien qu'il ait un impact, malheureusement. C'est magnifique. Je crois qu'ils étaient dépendants de cette liberté. Ils aimaient bien être au centre d'une tempête. Ils étaient très shakespeariens» dans leur relation avec les éléments. «En contact avec quelque chose de plus grand.»
Lambert Wilson en cinq films
<em>Des hommes et des dieux </em>
<em>Molière à bicyclette</em>
Rendez-vous (1985) d'André Téchiné
Hiver 54, l'abbé Pierre (1989) de Denis Amar
La matrice rechargée et Revolutions (2003) de Lana et Lilly Wachowski
Des hommes et des dieux (2010) de Xavier Beauvois
Molière à bicyclette (2013) de Philippe Le Guay
Wilson et Montand
Lambert Wilson sera de passage à Montréal en octobre pour 11 soirs, au Théâtre national, où il présentera Wilson chante Montand. Au moment de l'entrevue, à la mi-janvier, il a précisé que des discussions étaient en cours pour des représentations à Québec. En attendant, l'acteur a aussi profité du tournage de L'odyssée pour filmer un journal de bord. Il a monté un documentaire d'une heure qui se concentre surtout sur le travail des acteurs et les faits saillants du tournage. «Nous étions la première équipe à filmer en Antarctique. Avec un peu de chance, il sera disponible sur les réseaux télé lorsque le film sera distribué.» L'acteur aimerait bien passer derrière la caméra, mais n'a pas trouvé «une bonne histoire à raconter».
L'homme derrière le mythe Cousteau
Les films d'action de Jérôme Salle, Largo Winch en tête, se sont avérés extrêmement populaires. Son premier, Anthony Zimmer (2005), a même eu droit à une nouvelle version avec Johnny Depp et Angelina Jolie (Le touriste, en 2010). On a voulu savoir comment le sympathique réalisateur français a enfin pu réaliser un projet plus personnel, tout en démystifiant la légende Cousteau.
Q Depuis combien de temps voulez-vous réaliser ce film sur le commandant Cousteau?
R L'envie remonte à sept, huit ans. Ensuite, ça m'a pris longtemps. Pour écrire le scénario, parce que c'était un personnage très secret et complexe. Ensuite, ça a été compliqué à financer. D'abord parce qu'il était cher. Mais aussi parce qu'il cumulait tous les risques en termes de tournage.
Q D'où est née cette envie?
R Pour l'anecdote, je parlais avec mon fils de 13 ans, et je réalise qu'il n'avait jamais entendu [parler de Cousteau]. C'est fou. Je lui ai raconté qui il était. En le faisant, je me suis aperçu que je ne savais pas grand-chose. Ça m'a intrigué. J'ai senti qu'il y avait un homme très différent de l'image qu'il voulait donner, avec des secrets.
Q C'était une façon de l'aborder sous un éclairage différent?
R Oui. Je ne voulais surtout pas idéaliser cet homme. Il a une image extrêmement contrastée. Il y en a qui l'adorent, d'autres qui le détestent. J'ai essayé d'en faire abstraction et de le comprendre, sans le juger : il avait des défauts à la hauteur de ses qualités.
Q Le film porte beaucoup sur la relation compliquée et inégale entre Cousteau et ses deux fils. Comment avez-vous mis l'accent sur la filiation?
R C'est venu petit à petit. Avec le temps, je me suis aperçu que ce qui me touchait le plus, c'était cette histoire familiale. [...] Y a quelque chose d'universel. Mais je pense aussi qu'il y avait quelque chose de personnel. Cousteau, au fond, c'est un réalisateur. Moi, qui passe beaucoup de temps loin de chez moi et qui ai des enfants, je sais la difficulté entre l'égoïsme de mon métier, la chance que j'ai, et le prix à payer pour ceux que j'aime. 
Q Parlant de famille, la véritable surprise est Simone, la femme de Cousteau...
R Quand j'ai rencontré les anciens de la Calypso, ce qui m'a frappé, c'est l'importance de Simone. Ils admiraient Cousteau, mais ils aimaient Simone. Elle était l'âme du bateau, leur mère, leur confidente. Cousteau n'aurait pas été ce qu'il a été sans Simone. [...] Ce qui a été assez fort dans ce couple, et tragique aussi, c'est qu'ils se sont aimés jusqu'au bout. Mais, à un moment donné, il y a quelque chose qui les a brisés. Elle a eu ce qu'elle cherchait avec le bateau alors que lui, c'est ce qui faisait sa force d'ailleurs, ne se contentait jamais de ce qu'il avait. Un couple est fort et équilibré lorsqu'il partage des objectifs communs. Il est devenu dysfonctionnel.
Q Sans forcer le trait, vous montrez que Cousteau n'a pas toujours été l'archétype du défenseur de l'environnement?
R Il l'est devenu sur le tard. C'est en étant confrontés que des gens intelligents évoluent. Cousteau, au début de sa vie, n'avait pas de sensibilité écologique. Mais personne n'en avait. [...] Depuis la nuit des temps, l'homme a tenté de dominer la nature. La bascule, au XXe siècle, c'est qu'on l'a dominée, mais on l'a mise en danger. C'est là où l'évolution de Cousteau est intéressante. Il représente l'homme blanc occidental qui est dans un esprit de conquête et qui, peu à peu, comprend qu'on ne peut pas arrêter le progrès, mais qu'il faut le gérer autrement. 
Q Évidemment, il y a beaucoup de magnifiques images sous-marines. Avez-vous eu peur du défi que ça représentait?
R C'était très compliqué : je voulais tourner en scope. En plus, vous êtes liés à la visibilité. Ça prend du temps. On a appris la technique peu à peu. En sortant de ce film, la plus grande frustration, c'est que tout ce qu'on a appris, on ne va sans doute jamais s'en servir à nouveau. C'est du cinéma muet : vous revenez à l'essence même du cinéma qui est de raconter une histoire en images. Ça, c'était absolument passionnant.
Q Que vous reste-t-il de Cousteau?
R Un goût d'aventure et de liberté. Et sa foi en l'avenir.  
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L'odyssée prend l'affiche le 3 mars.
Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.