Martin Dubreuil se reconnaît dans le parcours d’Yves Boisvert.

L’acteur Martin Dubreuil redonne vie au poète Yves Boisvert

Martin Dubreuil a trop longtemps été condamné aux rôles de soutien. Depuis quelques années, l’acteur obtient enfin des personnages conséquents et à la hauteur de son talent méconnu. Comme celui du grand poète Yves Boisvert dans le très bien titré «À tous ceux qui ne me lisent pas», de Yan Giroux. Un mariage parfait: les deux artistes partagent un ardent désir de liberté, d’engagement et d’intégrité artistique. «Il aurait été un modèle si je l’avais connu avant», lance-t-il en entrevue.

C’est plutôt le réalisateur qui a connu le poète à son adolescence. Il en est resté profondément marqué. Au point d’ailleurs d’en faire le sujet de son premier long métrage, librement inspiré par la vie et l’œuvre de Boisvert, décédé en 2012. Et il connaissait bien Dubreuil, qui avait joué dans ses courts métrages.

Le rôle ne lui a pas été offert sur un plateau d’or pour autant. L’acteur retire une grande fierté d’avoir prévalu, «compte tenu de la compétition». Il partait pourtant de loin, car il ne connaissait pas l’auteur de La balance du vent (1992). «Ça m’a fait de la peine», vu «que c’est tout un poète», dit celui qui fraye avec le milieu poétique — il est aussi parolier et tambourinaire dans le groupe rock Les Breastfeeders.

Yan Giroux l’a toutefois rassuré: il fallait qu’avec cette fiction, car c’en est une, les créateurs puissent s’approprier «leur» Yves Boisvert. Avec l’assentiment de sa conjointe de l’époque, Dyane Gagnon, qui a participé au projet dès le début (elle est interprétée par Céline Bonnier). C’est d’ailleurs grâce à cette dernière que le cinéaste a connu le poète.

Martin Dubreuil avait de toute façon rattrapé le temps perdu et s’était plongé dans la lecture de son œuvre. Il a aussi correspondu avec Dyane Gagnon et rencontré des gens qui l’ont connu, même Lucien Francœur qui, sans être proche, faisait partie de l’effervescence culturelle des années 1970-1980. L’acteur a aussi poussé le «souci du détail» jusqu’à écouter des enregistrements réalisés par des amis, notamment lors de soirées bien arrosées. «Tu ne peux pas te contenter de l’officiel, des entrevues.»

À la lecture du scénario, l’homme de 46 ans constate que «ça ressemblait à mon parcours personnel. Je me reconnaissais dans le personnage.» Notamment dans le fait que Boisvert, qui avait son franc-parler, n’était pas toujours d’un commerce très agréable. «Ça m’est arrivé de créer des commotions dans des soirées moi aussi», rigole-t-il.

Le défi était quand même de rendre attachant cet homme aussi charmeur que confrontant. L’acteur en a l’habitude. «J’ai souvent joué des pas fins.» Comme Anthony Lemaire dans Les sept jours du talion de Podz, auquel il a aussi prêté ses talents dans 10 1/2 et L’affaire Dumont.

Intégrité artistique

Reste que ce n’est pas ce qu’on retient du poète. Plutôt sa grande intégrité artistique. «Je préfère mourir debout plutôt que de vivre à genoux», dit-il dans le film. Dubreuil est taillé dans le même bois. L’acteur ne joue pas dans les publicités et ne veut pas «faire de compromis»: pas question de «devenir une bête de cirque».

À défaut d’avoir connu Boisvert, il s’est identifié à Pierre Falardeau. Comme le réalisateur de 15 février 1839, il a placé la création à l’avant-plan, au risque de manger son pain noir, la plupart du temps. 

Ce qui veut dire tourner bénévolement dans des courts métrages de jeunes réalisateurs pour l’amour du jeu. Mais ceux-ci lui retournent maintenant la faveur quand vient le temps de tourner leurs premiers longs métrages. «Je récolte ce que j’ai semé. J’étais dû.»

N’empêche. C’est d’abord et avant tout son talent et sa forte présence qui lui assurent «des beaux rôles». Notamment le Félix de Félix et Meira de Maxime Giroux (2014). Le réalisateur lui a aussi confié le personnage central de La grande noirceur, qui sortira en janvier. Mais pour l’instant, Yves Boisvert «est un des rôles les plus incroyables que je puisse avoir».

L’acteur se glisse donc avec aisance dans la peau du poète — la vie et les nuits rock’n’roll, il connaît. Mais c’était moins évident côté diction. Le film fait une belle place à sa poésie incandescente et son interprète devait être capable de déclamer de façon naturelle. «Ç’a quand même été une source de stress.» Le poète n’avait pas peur du joual, mais il parlait comme le lettré qu’il était. «Il avait beaucoup de vocabulaire et s’exprimait d’une façon qui était différente de la mienne.» 

Acteur doué avec un large registre, capable de transmettre beaucoup avec un seul regard — un formidable atout pour le cinéma —, Martin Dubreuil peut maintenant faire valoir l’intensité de son jeu, sa sensibilité et son large registre. Pas seulement au cinéma. Il retrouvera Céline Bonnier dans Parce que la nuit, nouvelle création théâtrale de Brigitte Haentjens qui sera présentée à l’Espace Go, à Montréal, en mars 2019. Il fait aussi partie de l’équipe des Honorables, série mettant en vedette Patrick Huard qui sera diffusée au Club illico.

Avant de raccrocher, Martin Dubreuil me retient un instant. «J’ai aussi tourné dans un court métrage étudiant à l’UQAM. Je fais encore ça…» Pour l’amour de l’art.

À tous ceux qui ne me lisent pas prend l’affiche le 23 novembre.