Léa Drucker et Denis Ménochet dans «Jusqu’à la garde»

La terreur domestique selon le cinéaste Xavier Legrand

PARIS — À la base, Avant que de tout perdre était le premier court d’une trilogie sur «la violence conjugale et les trois temps de la séparation. Je me suis dit que deux courts ne me permettraient pas de bien parler du sujet.»

Acteur de formation, Xavier Legrand était loin de s’imaginer que son premier court métrage le conduirait aux Oscars en 2014. L’artiste de 39 ans n’a pas gagné, mais Avant que de tout perdre a remporté le César du meilleur court métrage. Ce succès a modifié sa perspective. Le cinéaste a écrit Jusqu’à la garde, un percutant suspense social sur la peur qu’un homme distille dans sa famille qui éclate. Un film épuré d’une tension presque insoutenable qui lui a valu les prix de la mise en scène et du meilleur premier film à Venise. Entretien avec un réalisateur allumé.

Un sujet encore tabou à bien des égards, du moins dans un cinéma inspiré d’une réalité insupportable dans sa banalité. En France, une femme meurt assassinée par son conjoint tous les deux jours et demi, fait valoir Legrand. «Ça devient tellement énorme, que c’est évacué au cinéma», croit-il.

On n’en est pas là au début de Jusqu’à la garde, qui raconte l’histoire d’Antoine, un homme bourru mais estimé dans son milieu, et de Miriam, sa femme qui veut la garde exclusive de leurs deux enfants, une ado presque majeure et un garçon.

Décontracté, le regard intelligent et les manières fines, Xavier Legrand est à des années-lumière du père de famille qu’il dépeint dans son drame. On s’en étonne. «Ça me met en colère en tant qu’homme et citoyen. On a l’impression que ce n’est qu’un problème féminin. Ce n’est pas vrai. Reste qu’à la base, je voulais écrire l’équivalent [contemporain] des tragédies grecques. C’est la violence conjugale, en quelque part. C’est toujours dans la famille que ça se passe. C’est aussi pour ça que je me suis intéressé au sujet.»

On ne s’étonnera pas que Legrand se soit inspiré de La nuit du chasseur de Laughton et de Shining de Kubrick pour écrire, deux chefs-d’œuvre qui montrent des enfants soumis à l’emprise d’un homme prêt à tout pour arriver à ses fins.

«Pour écrire cette histoire, j’ai rencontré plein de victimes qui m’ont décrit des thrillers: leur vie», dit Xavier Legrand.

En résulte un long métrage qui suinte la peur «pour happer le spectateur et pour ne pas rester que dans le film social, le fait divers, et donner une vraie épaisseur cinématographique au sujet. Pour écrire cette histoire, j’ai rencontré plein de victimes qui m’ont décrit des thrillers: leur vie.»

De l’extérieur, les apparences sont souvent trompeuses. Et c’est le chemin qu’emprunte Jusqu’à la garde en décrivant un homme raisonnable et aimant, qui veut seulement une garde partagée. «Avant d’être homme violent et jaloux, c’est un grand manipulateur. Les hommes violents sont de grands manipulateurs. C’est très difficile à déceler. Ils savent habilement en jouer. Et c’était essentiel pour tromper le spectateur.»

Comme souvent dans de tels cas, Antoine «est dans le déni de sa violence». Il se perçoit comme une victime : elle est partie, le privant de son droit de garde, qu’il réclame en cour. «Mais il utilise ça pour rester en contact avec son ex-femme», débarquant à l’improviste pour la contrôler.

La fidélité
Jusqu’à la garde doit autant au style épuré et très hitchcockien de Legrand, notamment l’accent sur l’amplification des sons ambiants, qu’à l’interprétation remarquable de Denis Ménochet et Léa Drucker dans les rôles-titres.

Le court Avant que de tout perdre est centré sur Myriam, la femme qui fuit. À l’écriture, Xavier Legrand a tout de suite songé à Léa Drucker (L’homme de sa vie, La chambre bleue…).

«Je trouve que c’est une actrice formidable, comme une page blanche sur laquelle on peut écrire, quelqu’un qui va à rebrousse-poil des choses et refuse la facilité. Elle est au service du projet et pas au service de son image. Ça prenait une actrice comme ça pour incarner un rôle aussi difficile qu’une femme battue, à la personnalité très complexe: démolie à l’intérieur, mais tout de même forte.»

Une fois son choix arrêté, il lui fallait un vis-à-vis crédible. Denis Ménochet s’est imposé parce qu’il «n’avait jamais eu un rôle à la hauteur de son talent. En plus, ils avaient déjà joué ensemble un couple très amoureux dans un [autre] court métrage. J’ai voulu les voir tous les deux, mais dans une histoire beaucoup plus sombre.»

Logiquement, le cinéaste a choisi de conserver les mêmes acteurs et les mêmes techniciens que son court métrage. «Comme ce devait être une trilogie, il était important pour moi de finir avec ceux qui l’avaient débutée, pour aller jusqu’au bout du geste.»

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3 QUESTIONS À L'ACTEUR DENIS MÉNOCHET

PARIS — Le terrifiant Jusqu’à la garde n’aurait pas sa force de frappe sans la terrible incarnation que fait Denis Ménochet de ce père inquiétant. L’acteur français, fils d’un ingénieur, a grandi partout dans le monde et en a retiré une grande faculté d’adaptation aux autres pour jouer. En entrevue, celui qui a tourné autant avec Tarantino qu’Ozon nous met à l’aise en deux secondes. Et se livre avec une générosité de gros nounours qui offre un contraste saisissant avec l’homme manipulateur qu’il incarne dans le drame de Xavier Legrand.


« Si le film peut faire comprendre à un gars d’aller se faire soigner ou qu’il sauve une famille [...], ça en valait la peine »
Denis Ménochet

Q Vous avez joué avec des réalisateurs établis. Puis arrive Xavier Legrand, jeune réalisateur, qui vous propose un rôle dans un court (Avant que de tout perdre, en 2012). Vous acceptez tout de suite?

R J’ai commencé par des courts. Je m’étais toujours promis d’en faire un par an. Pour l’amour du cinéma. Après [celui-ci], je reçois un coup de fil de Xavier qui me dit, “j’ai écrit la version longue”. Je l’ai lue et je n’ai pas pu poser le scénario. Le rôle qu’il m’a proposé, tel que l’histoire est construite, je n’en suis pas revenu: je l’ai lu deux fois de suite (rires).

Q Comment le percevez-vous, cet homme qui vit un divorce et se bat pour voir ses enfants?

R C’est un homme meurtri. Il a joué avec le feu et il a perdu. On est à un moment où il doit revenir chez ses parents, donc revenir dans le passé. D’un seul coup, il est face à son problème. Et il ne lâchera pas l’obsession de récupérer sa femme. C’est l’impression que j’en ai eue : il ne peut pas faire face. Il est dans le déni. Et la fierté tue beaucoup de couple… (rires)

Q Est-ce que ça vous a fait peur, ce rôle de perfide?

Peur, non. Mais il fallait se méfier de tomber dans une seule couleur. Il ne faut pas vendre le truc trop tôt. On construit une sorte de comportement que j’essayais de m’approprier. Après, quand on rentre dans cet état créatif, toutes les choses vous font penser à ce que vous êtes en train de chercher. Puis ça remonte à la surface. C’est pour ça que j’adore le jeu. Un scénario comme ça vous permet d’essayer toutes ces choses, d’extraire ce pattern de comportement. Quel cadeau! Après, tourner les scènes… Moi, je ne suis pas assez intelligent pour me protéger. […] Si le film peut faire comprendre à un gars d’aller se faire soigner ou qu’il sauve une famille ou empêche cet effet domino de la violence transmise de génération en génération, ça en valait la peine. C’est pour un film comme ça que j’ai voulu devenir acteur.  

Jusqu’à la garde prend l’affiche le 27 avril. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.