Le choix de la photographie, très maîtrisée, en noir et blanc, contribue au climat austère du film.

La petite fille...: cinéma sans compromis ***

CRITIQUE / On peut reprocher certaines choses au cinéma de Simon Lavoie, mais certainement pas d’être tiède. Il propose des œuvres sans compromis, intenses, du cinéma d’auteur d’abord destiné aux cinéphiles. Son adaptation de La petite fille qui aimait trop les allumettes s’inscrit dans sa démarche habituelle. Un long métrage exigeant, mais riche de significations.

Pour son cinquième long métrage, le réalisateur québécois a choisi de librement adapter le classique de Gaétan Soucy (1958-2013) du même nom. Un récit réputé inadaptable, comme Le torrent (2012) de l’immortelle Anne Hébert. Lavoie a fait certains choix audacieux, notamment en prologue, mais il a conservé l’essence poétique du roman.

La jeune fille du titre (Marine Johnson) vit avec son frère (Antoine L’Écuyer) sous le joug d’un père obscurantiste (Jean-François Casabonne) qui les tient à l’écart de tout contact humain, isolés dans leur manoir décrépit au début du XXe siècle. Lorsqu’il se pend, les enfants laissés à eux-mêmes doivent décider de la suite du monde… Et ils découvriront que le paternel leur a menti toute leur vie, notamment en faisant accroire à la jeune fille qu’elle est un garçon.

La vie, la mort et la famille sont au cœur de l’œuvre qui oppose la jeune fille et son frère, les deux côtés d’une même médaille. Autant elle est curieuse et déterminée à s’émanciper, autant il s’avère violent et obtus dans son refus de regarder la réalité en face.

Lavoie ne ménage pas son spectateur dans cette adaptation sombre, au propre comme au figuré — il mise beaucoup sur les clairs-obscurs. Le choix d’un jeu exagéré est cohérent avec une certaine théâtralité dans le traitement, mais il relève aussi du tic de mise en scène, tout comme l’utilisation de la musique religieuse. Le radicalisme dans la représentation vient toujours avec une certaine prétention.

Paradoxalement, il s’agit peut-être de son film le plus accessible sur le plan formel. Les longs (parfois interminables) plans-séquences ont cédé la place à un découpage plus classique et à une caméra de proximité, souvent portée, qui fait corps avec sa protagoniste principale. Le cinéaste épouse souvent son point de vue, sa quête d’ouverture sur le monde.

Lavoie aborde la question de l’identité sexuelle de façon moins frontale que dans Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2016), mais la perspective n’en est pas moins pertinente. La découverte par la jeune fille de son véritable genre fait figure de révélation, une victoire sur l’obscurantisme. On peut facilement y voir une métaphore du Québec de la Grande Noirceur. D’ailleurs, la volonté d’indépendance de la jeune fille se heurte au pouvoir établi, à l’ordre social et à l’intransigeance de l’Église.

Le choix de la photographie, très maîtrisée, en noir et blanc, qui contribue au climat austère, peut rappeler Le cheval de Turin (2011) de Béla Tarr. Il y a aussi des parallèles à faire, dans le récit, avec le touchant L’enfant sauvage (1970) de Truffaut. 

Pas dans le traitement toutefois. Au lieu du naturalisme, Lavoie préconise logiquement la fable, ce qui lui permet de prendre certaines libertés, notamment à propos du «diable dans le caveau», double difforme de la jeune fille. Dans la finale aussi qui, toutefois, manque d’un souffle poétique qui lui aurait permis de vraiment s’envoler.

La petite fille… vaut beaucoup pour la présence de Marine Johnson dans le rôle-titre. Il s’agit d’une performance remarquable compte tenu des exigences de la composition. Elle incarne l’humanité dans ce film, la lueur d’espoir aussi. Dans un film qui en avait bien besoin.  

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***
  • Titre: La petite fille qui aimait trop les allumettes
  • Genre: drame
  • Réalisateur: Simon Lavoie
  • Acteurs: Marine Johnson, Antoine L’Écuyer, Jean-François Casabonne
  • Classement: 13 ans et plus
  • Durée: 1h51
  • On aime: la réalisation sans compromis, la liberté créatrice, la puissance d’évocation
  • On n’aime pas: le climat très sombre, le jeu exagéré