La sagesse de René Lévesque, acteur incontournable de La part du diable, manque cruellement au Québec d’aujourd’hui, en manque de projet collectif, englué dans des débats stériles.

La part du diable: je me souviens ****

CRITIQUE / En 2008, Luc Bourdon épatait la galerie avec son documentaire La mémoire des anges, qui revisitait les années 50 et 60 de Montréal à travers des extraits de productions de l’ONF. Dix ans plus tard, rebelote, mais cette fois dans un hommage au Québec des bouillonnantes années 60 et 70. Plaisir, fascination et brin de nostalgie sont encore une fois au rendez-vous.

À la fois si loin et si proche, cette époque de tous les possibles, dans une société qui voit les changements se précipiter à vitesse grand V. Les acteurs principaux de ces pans d’histoire vont et viennent dans La part du diable, au premier rang René Lévesque, bien sûr, incontournable. L’homme démontre tout son respect pour la démocratie dans une scène où un jeune anglophone lui démontre son opposition au projet souverainiste. Sa sagesse manque cruellement au Québec d’aujourd’hui, en manque de projet collectif, englué dans des débats stériles.

Ce coup d’œil dans le rétroviseur permet de constater l’ampleur des combats politiques menés à l’époque et qui semblent aujourd’hui dérisoires. L’indépendance est défendue haut et fort, en anglais, par un Michel Tremblay tanné de voir le Québec «manger de la merde durant 300 ou 400 ans». La bataille pour le français fait rage. Le féminisme s’invite au bataillon avec une jeune Micheline Lanctôt campant une femme au foyer qui se cherche.

Puiser dans sa mémoire

Les pages de notre passé se tournent les unes après les autres — Jean Chrétien déguisé en Indien au Festival de Saint-Tite, la Crise d’octobre vécu dans les studios de CKAC, Nadia Comaneci aux Jeux de 1976... — tout cela dans un beau désordre où rien ni personne n’est identifié. En cela, le réalisateur ne cherche pas à prendre le spectateur par la main. À chacun de faire aller sa mémoire, ses souvenirs.

La petite histoire n’est jamais loin. Dans le fond d’une cour, une mère de famille attrape son gamin pour le corriger — on pense au monologue d’Yvon Deschamp... Dans une assemblée de cuisine, une autre dénonce la difficulté à joindre les deux bouts. Sur une ferme, un père explique à son fils, grand fan du Canadien, que ce sont les mieux nantis qui ramassent tout et que les pauvres seront toujours laissés pour compte.

L’incompréhension populaire d’hier face à l’art fait étrangement écho à celle d’aujourd’hui. À preuve, ce quidam qui fait savoir haut et fort à Armand Vaillancourt son incapacité à saisir la signification de ses œuvres.

Dans son incroyable travail de défrichage, Luc Bourdon revient aussi sur le documentaire choc de Robert Favreau, Le soleil a pas d’chance, qui explorait les coulisses du concours de duchesses du Carnaval de Québec, en 1975. L’appel public aux candidates, avec la voix langoureuse d’un animateur, est un morceau d’anthologie. Tout comme la prise de photo officielle avec un maire Lamontagne qui, entouré de la reine et des duchesses, ne sait plus «où se mettre les mains»…

Du bonbon, ce film, dont grand mérite est de nous rappeler une devise qu’on semble avoir oublié... 

AU GÉNÉRIQUE

Cote : ****

Genre : documentaire

Réalisateur : Luc Bourdon

Classement : général

Durée : 1h42

On aime : l’impressionnant travail de recherche et de montage, (re)découvrir notre histoire sous un autre angle, revoir et entendre René Lévesque

On n’aime pas : —