Avec La part du diable, Luc Bourdon effectue un retour dans une période faste de notre histoire, allant de 1967 à 1980.

La part du diable: album de famille collectif

Même si Luc Bourdon a passé une bonne partie de la dernière année à s’user les yeux sur quelque 2000 productions de l’Office national du film (ONF), pour la fabrication de son documentaire La part du diable, n’allez pas croire qu’il est un grand nostalgique. Un émotif, certainement.

«Je ne suis ni nostalgique ni mélancolique, mais c’est clair que ça brasse des émotions», explique le réalisateur en entrevue au Soleil au sujet de son colossal travail de recherche et d’archivage qui a permis de retenir les extraits les plus pertinents de 200 films des Jean-Pierre Lefebvre, Jean-Claude Labrecque, Jacques Leduc et autres cinéastes de l’âge d’or de cette institution. Avec, au fil d’arrivée, une impressionnante courtepointe, sans narration, d’une période faste de notre histoire.

Il y a 10 ans, Luc Bourdon s’était commis dans ce «travail de moine» pour La mémoire des anges, hommage au Montréal des années 50 et 60 «en chansons, en musique et en sons». La moitié du film était composée de «chutes» (extraits de films coupés au montage). Avec La part du diable, il effectue un autre retour dans le passé, pour la période allant de 1967 à 1980, à la différence que cette fois le film est fabriqué uniquement à partir du montage final des films de l’ONF.

L’idole d’un peuple, Maurice Richard à ses premiers pas comme entraîneur des Nordiques dans l’AMH; le jeune René Simard répétant la chanson des Jeux olympiques en studio, sous les directives d’un certain René Angélil; Sam Steinberg expliquant sa vision du bilinguisme au sein de sa chaîne d’épiceries; la visite d’un village pauvre de la Gaspésie; un bébé inuit riant aux éclats dans un igloo, les courses de chevaux à Blue Bonnets… le documentaire fait la part belle à plusieurs images fortes, sensibles et émouvantes.

Ça parle au diable

«La mémoire des anges était un portrait assez ludique et romantique d’une période dépourvue d’éléments politiques. Je rechignais à faire une suite même si on me l’a souvent demandé, explique Luc Bourdon. J’ai vécu les années 70, en plus, c’est une période qui a été beaucoup analysée, comme si le Québec était né en 1967.»

De fil en aiguille, le réalisateur de 60 ans a finalement constaté qu’il y avait encore beaucoup de matériel dans les voûtes de l’ONF pour se lancer à nouveau. Son fidèle collaborateur, le monteur Michel Giroux, l’a aidé à réduire la version originale de son film de 5h20 à une durée plus raisonnable, soit 102 minutes.

«J’ai essayé de trouver un point de vue original. Je ne voulais pas pour la énième fois du “Je n’ai jamais été aussi fier d’être Québécois” de René Lévesque, ou du “Vive le Québec libre” du général de Gaulle. J’ai voulu faire un film impressionniste, une sorte d’album de famille collectif où tout un chacun peut s’y retrouver ou s’y perdre, prendre ce qu’il veut et faire sa propre interprétation.»

Le titre, énigmatique pour plusieurs, s’est imposé dès le départ. Pour le réalisateur, le diable se cache ici et là, dans plusieurs événements de cette période charnière. «Il y a un paquet de séquences qui font mal et qui sont de l’ordre du diabolique.» Comme la démolition d’une église par des ouvriers qui ne s’embarrassent pas de mots de sacristie, ou l’expropriation des terres agricoles de la région de Mirabel pour la construction d’un aéroport aujourd’hui désert…

À l’époque, le diable s’invitait aussi dans les familles, enchaîne le cinéaste. «Il y a des moments du documentaire qui ont suscité beaucoup de débats et de chicanes, la question nationaliste surtout. Tous ces changements de société ont provoqué moult discussions et prises de tête. Ça gueulait fort dans les chaumières. Je ne pense pas qu’on se prenne autant la tête aujourd’hui…»

Zachary et René Lévesque

De ce flot de séquences d’un autre temps, Luc Bourdon a ses préférés. Celle où le jeune Zachary Richard entonne a cappella une chanson contre la guerre (dans La veillée des veillées) lui fait encore «lever le poil sur les bras». Il y a également cette autre, où un René Lévesque, sonné par l’assassinat de Pierre Laporte, s’adresse off the record à un journaliste, avant une entrevue radiophonique.

«Il est malheureux, il sait qu’il y a eu mort d’homme. Comme journaliste, avec l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, Lévesque a été l’un des premiers à entrer dans le camp d’Auschwitz. C’est quelque chose qui marque un homme à vie. Il était un non violent, d’où le bras de distance qu’il a mis entre lui et Pierre Bourgault. Celui-ci enflammait les foules et M. Lévesque avait beaucoup de misère avec ça.»

Quelques films de l’ONF qui ont inspiré Luc Bourdon

  • Jusqu’au cœur (Jean-Pierre Lefebvre, 1968)
  • Souris, tu m’inquiètes (Aimée Danis, 1973)
  • Un pays sans bon sens (Pierre Perrault, 1970)
  • Opération boule de neige (Bonnie Sherr Klein, 1969)
  • Prologue (Robin Spry, 1970)
  • À votre santé (Georges Dufaux, 1973)
  • La fiction nucléaire (Jean Chabot, 1978)
  • On s’pratique… pour les Olympiques (Jean-Claude Labrecque, 1975)
  • Le soleil a pas d’chance (Robert Favreau, 1975)