Les cinéastes Jean-Claude Labrecque et Michel La Veaux

La mémoire en héritage

Michel La Veaux a consacré un documentaire au grand Jean-Claude Labrecque, qui a inlassablement filmé depuis 50 ans l’évolution de la société québécoise. Le Soleil a rencontré les deux hommes.

Depuis 50 ans, le grand Jean-Claude Labrecque a inlassablement filmé les moments charnières de l’histoire contemporaine du Québec. Pour une première fois, le fils de Québec s’est retrouvé devant l’objectif dans le révélateur documentaire que lui a consacré Michel La Veaux. Le Soleil a rencontré les deux hommes pour une discussion à bâtons rompus sur le monumental corpus de ce cinéaste majeur de notre cinématographie.

De ses débuts, comme directeur de la photographie, à ses réalisations, tant documentaires que de fiction, Labrecque a façonné notre cinéma avec son œil de faucon, son inventivité et son incroyable sensibilité à la lumière.

Il était logique que Michel La Veaux, un de nos directeurs photo les plus accomplis, Jutra 2014 pour Le démantèlement (Sébastien Pilote), braque son objectif vers le cinéaste. Le réalisateur des Vautours, de La visite du général de Gaulle au Québec, du Frère André et de quantité de portraits de nos plus grands artistes, à presque 80 ans, est à l’heure des bilans. L’esprit encore vif, mais le corps en péril, il se remémore avec précision quantité de souvenirs. Comme dans Labrecque, une caméra pour la mémoire.

Q D’où est venue l’idée de ce film?

Michel La Veaux (MLV) C’est parti de son hommage, il y a deux ans, aux Rendez-vous du cinéma québécois. Son fils Jérôme m’a téléphoné pour me dire qu’il y aurait bien des smattes pour parler de son père, mais que ça prendrait un directeur de la photographie. En parlant sur la scène, l’idée m’est venue que ce bel hommage allait être éphémère. Il fallait lui répondre avec un long métrage. Ça a été un déclic. Il était temps, c’était évident. Tout le monde connaît l’importance de son travail comme cinéaste, mais je trouve que c’est quelqu’un d’important dans la culture québécoise. C’est un grand, un bâtisseur!

Jean-Claude Labrecque (JCL) Quand il est venu me voir, j’étais un peu gêné. Au fond, j’étais bien fier. On a tourné pendant 11 jours. C’était la première fois que ça m’arrivait. Je me disais : «Il faut que tu te taises.» Je le regardais travailler. Je sentais que c’était bien organisé, pas une entrevue sur le bord de la table. On a fait du cinéma. Je me disais aussi qu’il y en a d’autres qu’on aurait dû faire, comme Michel Brault [décédé en 2013].

MLV Il a raison. Il y a plein de gens qui sont partis avant qu’on ait eu le temps de le faire. Mais ce qui était très important pour moi, c’est qu’il y ait cette conversation de deux hommes de caméra, de lumière. Je suis directeur de la photo depuis longtemps, il a été un des plus grands, un virtuose de la caméra… On a ça en commun. Je me suis dit qu’il fallait une connivence et qu’elle parle aussi de l’amour du cinéma. La deuxième chose importante, c’était de montrer que Jean-Claude Labrecque a filmé l’évolution de la société québécoise pendant 50 ans. L’autre chose capitale, c’est que ce soit de la mise en scène de cinéma avec du mouvement. Le film commence avec un travelling sur le port de Québec pour arriver en gros plan sur le visage de Jean-Claude. Ma caméra va vers Labrecque.

Q Sa carrière est intimement liée à Québec. Était-ce important d’ancrer sa ville natale dans le film?

MLV Oui, oui, c’était très important pour moi. Il n’a jamais arrêté d’être un gars de Québec, même quand il s’est en venu à l’Office national du film à Montréal.

JCL Quand j’étais jeune, je cherchais Champlain avec [l’archéologue] René Lévesque. On creusait avec des cuillères. Mais on ne le trouvait jamais (rires)! Mais vivre à Québec attire ça. C’est une ville extraordinaire. Jeune, je partais de Limoilou et je prenais des photos de partout. C’était mon terrain de jeu. J’archivais beaucoup. […] J’étais près des gens.

Q Le documentaire fait un choix audacieux : retenir une douzaine de films pour synthétiser sa trajectoire de cinéaste. Quelle était la ligne directrice?

MLV Il fallait que ce soit des films qui démontrent toute son approche et son talent pour aller vers sa démarche qui a été de filmer à hauteur d’homme, pour conclure en beauté avec le film À hauteur d’homme (2003). Cette démarche, et pour voir l’évolution de la société québécoise à travers son regard.

JCL Le tournage d’À hauteur d’homme, c’est Bernard Landry qui a voulu le faire. Plusieurs dans son entourage ne voulaient pas. Il disait, c’est bon pour la démocratie. Il venait me voir et disait : si je ne gagne pas, ce ne sera pas bon pour votre film. Là, je sortais mes violons et l’orchestre symphonique et je lui disais, on ne fait pas un film sur le hockey, mais sur un humain qui joue gros et fait une démarche importante pour le Québec. Il m’a fait ça deux, trois fois…


Quand j’étais jeune, je cherchais Champlain avec [l’archéologue] René Lévesque. On creusait avec des cuillères. Mais on ne le trouvait jamais! Mais vivre à Québec attire ça. C’est une ville extraordinaire. Jeune, je partais de Limoilou et je prenais des photos de partout. C’était mon terrain de jeu.
Jean-Claude Labrecque

Q Étiez-vous d’accord avec les films choisis par Michel La Veaux?

JCL Il m’a montré le documentaire presque fini. Je l’ai regardé et j’ai dit, oui. Il n’y avait vraiment pas de problème.

MLV Jean-Claude m’appelait après chaque bloc pour savoir si c’était bon. Il ne m’a pas lâché. On ajustait ensemble. Il était allumé comme un jeune homme.

JCL Je m’assoyais dans un coin, j’attendais puis je demandais : «qu’est-ce que je vais faire?» Puis quand je parlais [à la caméra], j’ouvrais mon auréole (rires). J’étais heureux de faire ça, dans le bonheur et l’angoisse. Parce qu’après le tournage, j’en ai plus entendu parler…

MLV Je suis parti en tournage au Maroc pendant quatre mois pour Guy Édoin…

JCL Je mangeais mes bas tout seul. Et j’ai fermé mon auréole…

Q Ce film adopte une approche qui est très centrée sur le cinéaste plutôt que sur la personne. C’était voulu?

MLV Je ne voulais pas faire un film biographique ni entrer dans sa vie personnelle. Il y a trop de choses que je ne connais pas, qui ne m’appartiennent pas. Moi, c’est l’homme de cinéma qui m’importait. 

Q M. Labrecque, qu’est-ce que vous pensez léguer à la postérité?

JCL Une continuité d’événements importants. Au fond, à chaque fois que je faisais un film, je me disais : faut que ce soit bon et essayons de découvrir quelque chose. Je faisais ça de façon instinctive. En même temps, être dans le bonheur de tourner. Ça se faisait naturellement. Ce qui est le fun dans le film, c’est qu’on ne parle pas que de moi, mais d’un paquet de monde.

MLV Ce que j’aime beaucoup, c’est qu’il reconnaît la chance qu’il a eue de vivre cette période effervescente du Québec. Pour répondre à ta question, il lègue des choses vraiment majeures dans ces 50 ans de cinéma, des trésors de notre histoire, autant politiques que culturels. […] Le regard humaniste de Labrecque va nous rester jusqu’à la fin de nos jours. […] Jeune directeur photo, j’avais mes modèles québécois : Michel Brault et Jean-Claude Labrecque. Je ne rêvais pas de devenir un directeur photo américain. Pour moi, ce sont des rocks stars, des vedettes… Pour moi, Labrecque est aussi bon que Raoul Coutard [le célèbre directeur photo de Jean-Luc Godard]. C’est une grande chance.

Q Est-ce que Jean-Claude Labrecque s’ennuie de tourner?

JCL Lui, il m’a tenu pas mal occupé (rires). Non. Je remonte mes films dans ma tête.  

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QUÉBEC DANS LE COEUR

Jean-Claude Labrecque a Québec tatoué sur le cœur. Natif de la capitale, en 1938, ce fils de Limoilou y a fait tout son apprentissage. Professionnel et personnel. Deux fois orphelin — ses parents adoptifs meurent prématurément —, il joint les deux bouts en photographiant des mariages. Après sa rencontre déterminante avec Paul Vézina, le reste appartient à l’Histoire. «J’ai appris mon métier de l’intérieur.»

Vézina, «un albinos aux lunettes de verre de bouteilles de Coke», travaille dans le bureau de l’ONF au Palais Montcalm. Il devient le mentor du jeune homme en lui apprenant les rudiments de la caméra. Labrecque perfectionne son art qui fera de lui un artisan audacieux et innovateur. Et un directeur photo hors norme. Après À tout prendre de Claude Jutra (1963), il revient assister Léonard Forest sur Mémoire en fête (1964), un trésor d’archives sur le Séminaire de Québec et la société de l’époque. Il sera ensuite le bras droit de Gilles Carle sur La vie heureuse de Léopold Z (1965).

Le documentaire que lui consacre Michel La Veaux regorge d’ailleurs d’images qui témoignent de Québec à ses débuts. Après, sa ville natale n’est jamais bien loin. Elle est d’ailleurs au cœur des Vautours (1975), son deuxième long métrage de fiction, inspiré d’un fait divers authentique. C’est avec cette comédie dramatique qu’il développe sa signature (et, accessoirement, lance la carrière de Gilbert Sicotte). Il tournera aussi Infiniment Québec (2008), qui célèbre le 400e anniversaire de la capitale.

En entrevue au Soleil, le vétéran cinéaste a les yeux qui s’illuminent quand il évoque son amour pour Québec. Où il aimerait bien couler ses vieux jours. «J’aimerais ça revenir. C’est quelque chose qui m’obsède», confie-t-il.  

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UN TÉMOIN

En 50 ans de métier et autant de films de fiction et documentaires, Jean-Claude Labrecque a été un témoin privilégié des profonds bouleversements de la société québécoise et de la métamorphose de notre cinéma.

D’abord directeur de la photographie, Jean-Claude Labrecque développe une formidable maîtrise du langage cinématographique auprès des pionniers du cinéma direct. Après Claude Jutra, il secondera Michel Brault, Pierre Perrault, Gilles Carle, Gilles Groulx, Don Owen, Anne Claire Poirier…

Il tourne son premier long métrage comme réalisateur en 1965 (60 cycles, un documentaire sur le Tour cycliste du Saint-Laurent, qui récoltera une vingtaine de prix dans le monde entier).

C’est le début d’une fastueuse carrière. C’est sa caméra qui capte le fameux «Vive le Québec libre!» dans La visite du général de Gaulle au Québec (1967); souligne les exploits du décathlonien Bruce Jenner dans son film sur les Jeux olympiques de Montréal et immortalise l’enfiévré Speak White de Michèle Lalonde pendant la première Nuit de la poésie (1970).

Tout en maîtrisant l’art du portrait intimiste (Marie Uguay, entre autres), son cinéma est profondément québécois. Il consacre un long métrage au premier parti indépendantiste du Québec (RIN, 2002) ainsi qu’un fameux documentaire à la campagne malheureuse de Bernard Landry en 2003 : À hauteur d’homme.

Son dernier opus, Sur les traces de Maria Chapdelaine (2014), poursuit dans la veine qu’il explore depuis ses débuts : celle de fixer sur pellicule l’imaginaire des Québécois.