Les frères Sisters (John C. Reilly et Joaquin Phoenix) ont pour mission de tuer un chimiste qui a trouvé une formule pour détecter l’or dans les cours d’eau dans le western de Jacques Audiard.

La chevauchée fantastique des Frères Sisters ***1/2

CRITIQUE / Jacques Audiard est, sans contredit, l’un des plus grands cinéastes français actuels. Doué et iconoclaste. Mais de là à croire que le gagnant de la Palme d’or 2015 avec «Dheepan» irait tourner un western avec la crème des acteurs américains… Sans réinventer le genre, «Les frères Sisters» («The Sisters Brothers») se distingue néanmoins par la réalisation stylisée de cette chevauchée sanglante et incandescente, qui est aussi une étude sur la fraternité et la banalité de la violence.

Le roman du Canadien Patrick deWitt ayant connu beaucoup de succès, Audiard avançait sur un terrain miné. Sauf qu’il tournait avec une distribution toutes étoiles: Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed.

Les deux premiers incarnent les frères du titre, des tueurs à gages impitoyables aux tempéraments radicalement opposés. Charlie (Phoenix) est un belliqueux sans états d’âme alors que son aîné Eli (Reilly), protecteur, porte la fraternité comme un fardeau, rêvant d’une vie rangée.

Le duo est chargé par le Commodore de tuer Hermann Kermit Warm (Ahmed), un chimiste qui a trouvé une formule pour facilement détecter l’or dans les cours d’eau. Sous la garde de John Morris (Gyllenhaal), parfois narrateur pour les envolées littéraires, il réussit toutefois à convaincre le détective de l’accompagner dans sa fuite. Warm lui fait miroiter l’utopie d’une nouvelle société plus égalitaire et spirituelle qu’ils pourraient fonder avec leurs gains.

Car nous sommes en Oregon, en 1851, en pleine ruée vers l’or. Comme d’habitude, les deux paires se dirigent vers l’Ouest dans une course-poursuite ponctuée de rencontres surprenantes et de violence exacerbée. On est chez Audiard: cette violence est cruelle, mais jamais sensationnaliste. Le réalisateur se tient, la plupart du temps, à une saine distance.

En fait, anti-western serait le thème le plus exact pour ce film plus proche d’Impardonnable d’Eastwood (1992) que du Train sifflera trois fois de Zinneman (1952). Dans cette façon de filmer, bien sûr, mais aussi dans sa destination, qui réunit les quatre hommes dans un face à face improbable et néanmoins tragique.

La dynamique des quatre acteurs est remarquable et fascinante. Bien qu’il ait pris le temps de développer la psychologie de ses personnages sans perdre le fil du récit, le réalisateur d’Un prophète se permet de scruter leur âme plus en détail dans le dernier acte, révélant de belles choses sur l’amitié et la fraternité. Car Eli et Charlie sont unis par un amour extrêmement puissant, qu’ils préfèrent taire, mais aussi un lourd secret familial et une nostalgie de l’enfance.

Seul détail, qui a son importance malgré le contexte: la représentation féminine se limite à la maman et à la putain. Mais on sait qu’Audiard est capable de faire la belle part aux femmes (De rouille et d’os, entre autres), alors…

Des questions de stratégie pour la saison des Oscars ont empêché Les frères Sisters d’être présenté à Cannes, comme pressenti, où il aurait fait forte impression dans la compétition officielle. Peu importe: le premier long métrage américain d’Audiard a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2018. 

Une récompense amplement méritée. Les frères Sisters est un anti-western crépusculaire, certes, mais un très beau morceau de cinéma porté par des acteurs en état de grâce et un solide scénario, aux dialogues empreints de poésie.

À voir sur grand écran, impérativement.

AU GÉNÉRIQUE

• Cote:  ***1/2

• Titre: Les frères Sisters

• Genre: western

• Réalisateur: Jacques Audiard

• Acteurs: Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed

• Classement: 13 ans +

• Durée: 2h01

• On aime: l’âpre beauté des images. La trame sonore discrète. La complicité des acteurs. La réalisation stylisée

• On n’aime pas: l’absence de rôle féminin fort