Jeanne (Noémie Merlant) tombe amoureuse de Jumbo, un manège...
Jeanne (Noémie Merlant) tombe amoureuse de Jumbo, un manège...

Jumbo: Mon manège à moi ***

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
CRITIQUE / Ceux qui ont un faible pour les films étranges et décalés vont être servis à souhait par Jumbo. Le premier long métrage de Zoé Wittock se distingue par son audace, son allégorie (un peu trop appuyée) sur l’amour transgressif et sa très bonne distribution féminine. Si ce n’est que la réalisatrice belge n’a pas osé pousser sa métaphore jusqu’au bout alors que le film s’enfonce dans un drôle d’amalgame de mélo et de comédie loufoque à la fin.

Alors, qu’en est-il de cet audacieux postulat ? Qu’on peut tomber amoureux d’une machine — d’un manège dans le cas qui nous intéresse !

Jeanne (Noémie Merlant) commence un emploi d’été dans le petit parc d’attractions de son village. D’une timidité maladive, la jeune femme s’accommode bien de son travail de gardienne de nuit, qui lui permet de prendre ses distances avec sa mère intrusive, l’extravertie Margarette (Emmanuelle Bercot).

Seul Marc (Bastien Bouillon), le nouveau directeur des opérations, réussit à percer un peu son système de défense. Mais Jeanne éprouve plutôt une étrange attraction pour Jumbo — manège qui semble animé d’une vie propre quand ils sont seuls la nuit. Lorsqu’elle s’en ouvre auprès de son patron, il se rappelle une phrase que sa mère lui murmurait dans sa jeunesse : «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?» (une citation d’Alphonse de Lamartine).

En soi, la proposition n’est pas si étrange que ça. Elle se rapproche de la fixation que certains perpétuent pour leur engin motorisé (et les gestes «amoureux» qu’ils posent lors de son entretien…). Ou bien de celle de ceux qui possède une poupée robotisée…

Auprès de Jumbo, Jeanne éprouve de réelles sensations, qui s’apparente au coup de foudre, état presque second où la rationalité prend le bord. Alors que s’éveille sa sexualité, la machine lui procurera son premier orgasme (une scène très sensuelle qui évoque beaucoup, presque trop, le magnifique Under the Skin de Jonathan Glazer).

La différence, de taille, loge dans l’obsession dévorante de la fragile Jeanne pour son manège. Jumbo joue sur cette ambiguïté, laissée au jugement du spectateur : est-ce le fruit de l’imagination de la jeune femme ou pas ?

La sexualité de Jeanne s'éveille au contact de Jumbo.

Noémie Merlant, dans le rôle-titre, réussit un véritable tour de force de crédibilité — sans cette performance, Jumbo aurait facilement pu sombrer dans le ridicule. Sa présence transcendante Dans portrait de la jeune fille en feu, avec une nomination de meilleure actrice au César 2020, laissait déjà présupposer de bien belles choses pour l’interprète française. Ce film vient de les confirmer. À suivre.

On pourrait dire la même chose de Zoé Wittock. Même si Jumbo n’est pas complètement abouti, elle a un indéniable sens de l’image (un peu moins du son). Il faut dire que le manège, avec ses innombrables lumières et ses mouvements, se révèle très cinématographique.

Malgré sa facture relativement classique, ce long métrage se distingue par son propos «inspiré d’une histoire vraie». Il souligne notre réaction d’incompréhension face à la différence et, trop souvent, notre difficulté à l’accepter.

Margarette n’aurait probablement réagi différemment si Jeanne lui avait révélé son homosexualité. «Je veux que tu m’écoutes et que tu essaies de comprendre», lance-t-elle à sa mère.

Ça s’applique aussi à ce film.

Au générique

Cote : ***

Titre : Jumbo

Genre : Drame

Réalisatrice : Zoé Wittock

Acteurs : Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon

Durée : 1h35