Jeanne Herry a réalisé avec Pupille l’un plus beaux, et sensibles, films français depuis quelques années

Jeanne Herry: Le romanesque de la vie

PARIS — Le projet d’adopter un enfant peut s’avérer autant porteur d’espoir que de cruelles déceptions. Jeanne Herry réussit à l’illustrer à merveille dans Pupille, assurément l’un plus beaux, et sensibles, films français depuis quelques années, avec une distribution en or (Élodie Bouchez, Gilles Lellouche, Sandrine Kiberlain…). Le Soleil s’est entretenu avec la réalisatrice sur les circonstances qui ont entouré la naissance de ce deuxième long métrage, en nomination pour sept Césars.

C’est un appel d’une proche, à qui on confiait un bébé, qui a déclenché l’envie d’écrire. «Ça m’a intéressé tout de suite. Et puis ça m’a passionné.» Après beaucoup de recherches, Jeanne Herry a trouvé qu’il y avait «tous les ingrédients qui me plaisent dans une fiction : du secret, des mystères, des enjeux très relevés… J’avais envie de raconter une histoire assez forte.»

L’adoption, «c’est un endroit où le romanesque de la vie est très fort. Mais c’est sûr que la dimension documentaire se devait d’être précise et assez rigoureuse.»

La réalisatrice et scénariste a donc accouché, sans mauvais jeu de mots, d’un récit fortement ancré dans la réalité, avec toutes les épreuves que doit franchir Alice (Élodie Bouchez), une jeune quadragénaire qui se bat depuis huit ans pour adopter.

«Ce qu’il faut surmonter, c’est l’adversité [séparation, maladie, vieillissement…]. Elle réussit à maintenir son désir vivant pendant toutes ces années, sans trop s’aigrir et se perdre dans cette attente interminable.»

En résulte un film sur les liens d’attachement. «C’est le thème le plus profond du film. Pas seulement à nos parents, mais les liens d’amitiés, d’amour, qu’on ne cesse de perpétuer ou de reporter sur d’autres quand ils se rompent.»

Bien sûr, Pupille évoque la question délicate de la filiation. Il arrive que la (ou les) personne avec qui se crée ce lien «n’est pas le parent biologique. Et parfois, comme dans cette histoire, c’est pour le mieux.»

Du désir très fort de maternité et des besoins d’amour et protection de Théo, trois mois, naît une rencontre — un état de grâce qu’a voulu mettre en image Jeanne Herry.

Parlant de rencontre, il y en a eu une très forte «professionnelle et amicale» entre la cinéaste et Sandrine Kiberlain sur le plateau d’Elle l’adore (2014). «Je voulais beaucoup, beaucoup retravailler avec elle. Elle m’inspire énormément.»

Jeanne Herry a donc proposé à l’actrice un «rôle plus intérieur», celui de Karine, une assistante sociale très impliquée dans son désir de trouver un foyer d’accueil adéquat pour les enfants sous sa responsabilité. «C’est le personnage qui me représente le plus dans le film.»

«Un beau personnage d’homme»

Karine fait le lien entre la future mère et Jean (Lellouche), l’assistant familial qui prend soin du poupon, chez lui, 24 heures sur 24, en attendant la décision des autorités compétentes. Il s’agit presque d’un contre-emploi pour l’acteur, plus habitué aux comédies et à rouler des mécaniques. En tout cas, un regard différent sur la masculinité.

«Je savais qu’il y aurait presque seulement des femmes dans ce collectif. C’était à la fois l’intérêt du film et, aussi, de mettre un beau personnage d’homme au milieu de tout ça. Un idéal masculin, quelque part. Comme c’est un rôle très doux et attentif, autant prendre un mec hyperviril pour le faire. Il est beau et il a beaucoup de charme, mais, en même temps, ce n’est pas un mannequin.

«Les bébés sont des êtres très charnels. C’est ce qui m’a beaucoup plu quand j’ai eu les miens. J’ai cherché quelqu’un de très charnel pour prendre [Théo] et l’envelopper. C’était très amusant d’écrire ce personnage de mec, un peu idéal, sexy et très doux. Je pense que Gilles a ça, mais qu’on lui demande très peu au cinéma.»

Jeanne Herry a visé juste puisque Gilles Lellouche est en lice pour le César du meilleur acteur et Élodie Bouchez, celui de la meilleure actrice. Au moment de notre entretien dans un hôtel parisien, la cinéaste ne savait pas encore que son long métrage obtiendrait cinq autres nominations aux Césars (décernés le 22 février), dont meilleur film, réalisation et scénario original!

Par contre, elle savait très bien que Pupille a obtenu les accolades du public et de la critique depuis sa sortie en France le 5 décembre. Et suscité de fortes réactions, tant dans les gens qui travaillent dans le milieu, que chez parents et enfants qui ont vécu l’adoption.

«C’est très plaisant. D’autant que c’est rare, maintenant, de déplacer les gens dans les salles. Et de sentir que ce qui m’avait passionné dès le départ, cette émotion originelle, presque primaire, très émouvante; que cette émotion a passé, c’est un grand accomplissement. Je sais que ça n’arrivera pas beaucoup d’autres fois (rires).»

+

Diriger sa mère et... Anne Dorval

Jeanne Herry a joué quelques rôles plus jeune avant de passer derrière la caméra. Pas envie de marcher dans les pas de sa célèbre mère Miou-Miou (Tenue de soirée, La lectrice…). Mais la diriger dans Pupille, ça oui. «C’était chouette.» Il y avait quelques appréhensions. Et une certaine pression. «On avait à cœur toutes les deux de ne pas se décevoir.» À 68 ans, «c’était notre doyenne», avec un rôle pivot dans le film, celle de la responsable de l’équipe de l’aide à l’enfance qui choisit le foyer d’adoption du bébé.

Plus près de nous, la réalisatrice tourne en ce moment une série pour Canal + dans laquelle Anne Dorval joue «un petit rôle». Mouche est librement scénarisée par Herry d’après une série britannique. Elle retrouve Camille Cottin dans le rôle principal, qu’elle a dirigé pendant la saison deux de Dix pour cent, adaptée sous le nom des Invisibles au Québec et diffusée en ce moment à TVA. Éric Moreault

Les frais de ce reportage sont payés par Unifrance.