Jean-Pierre Darroussin partage l’affiche de La villa avec Ariane Ascaride (femme et muse de Robert Guédiguian), avec qui l’acteur a étudié au Conservatoire.

Jean-Pierre Darroussin: une indéfectible amitié

PARIS — Il pleuvait sur Paris en ce jour de janvier, mais Jean-Pierre Darroussin est venu à pied pour l’entrevue. Il habite le quartier de l’Opéra, un contraste saisissant avec la Côte d’Azur du très beau La villa, son 16e long métrage avec Robert Guédiguian. Une longue histoire d’amitié, mais aussi une vision commune du cinéma basée sur les émotions et une certaine conception du monde.

«On est du même milieu [prolétaire]. On a beaucoup de choses en commun dans la façon dont on envisage le travail, dans la façon dont les choses nous ont été transmises. On est touché par la façon dont les gens se sont inscrits dans les paysages, comment ils ont construit [dans ceux-ci] et par la perpétuation d’un certain monde», explique-t-il.

«On se comprend sans avoir besoin de se parler: je le sais intrinsèquement. Je ressens ce qui a poussé Robert à élaborer tel type de personnage pour illustrer telle situation, telle sensation du monde. Je sais qu’il est dans un moment de sa vie où il élabore sa Cerisaie [de Tchekhov]. Il raconte un monde qui s’éteint alors que nous sommes toujours présents. Des valeurs qui changent. Il y a un moment où n’est plus dans l’air du temps.»

«Il y a beaucoup de choses qui nous relie», ajoute-t-il à propos de son complice. Le réalisateur marseillais et l’acteur parisien accompli, autant sur les planches que devant la caméra, ont le même âge, 64 ans, à un jour près. Ils se lient en 1976 alors que Darroussin étudie au Conservatoire avec Ariane Ascaride, la femme et muse de Guédiguian. Il trouvera dans le cinéma de ce dernier ses plus beaux rôles, dont le Dédé de Marius et Jeannette (1997, César du second rôle) et le Daniel de Marie-Jo et ses deux amours (2001).

Des «chutes en avant»
Cette fois, il interprète Joseph, professeur à la retraite un peu aigri qui retrouve frère et sœur après que leur père eut subi une attaque. Sur les lieux de leur enfance, et d’une tragédie, la fratrie médite sur les affronts du temps jusqu’à ce que l’arrivée de migrants les force à s’arracher au passé pour regarder vers l’avenir.

«Joseph, par rapport à moi, est un personnage qui a une certaine vanité. Et donc un certain contentement de sa séduction. Cette séduction étant en train de se dissoudre dans la vieillesse, c’est douloureux pour lui: il ne supporte pas cet affaiblissement.»

L’acteur a évidemment mis du sien dans ce grognon. Sa vision sur le monde actuel est toutefois moins noire, même si elle demeure critique. «Le progrès est souvent une suite de chutes en avant. Le monde va tout de même vers plus d’éclairage. On vit à une époque un peu confuse. Mais il y a des mixages de culture qui se font et l’émulsion a parfois de la difficulté à prendre. Ça secoue, mais à un moment donné, les choses se déposent et l’amalgame se fait. Tout ça donne des avancées. […] Même si parfois les gens ne perçoivent plus, peut-être, d’où ils viennent, ce qui les a constitués, comment leurs racines sont peu profondes, parce que mal étudiées.»

Il porte un regard amusé, mais aussi consterné sur les réseaux sociaux, du moins quand certains en deviennent complètement dépendants au point d’oublier la notion de vie en société. «Les jeunes sont de plus en plus conditionnés par l’idée d’exister par eux-mêmes.» Ces «invasions barbares», dit-il en reprenant le titre du célèbre film de Denys Arcand, doivent trouver un équilibre avec l’idée de vivre en communauté.

Jean-Pierre Darroussin ne se limite évidemment pas à l’univers de Guédiguian. Il joue beaucoup, trois, quatre films par année, plus le théâtre. Ses choix sont guidés par une envie de résonance. «Il doit y avoir une forme de sincérité de l’auteur et un petit pied qui reste dans l’artisanat. Notre boulot est de faire vivre des personnages. On doit les animer, s’y abandonner, les endosser, parfois les tirer vers nous. Or, parfois, l’imagination des gens n’est pas assez naïve, ce dont j’ai besoin. J’aime bien qu’un metteur en scène ne sache pas tout de suite pourquoi il fait un film.»

«J’ai une certaine complicité avec mon ego, un bon vieux camarade (rires). Je ne me prends pas trop au sérieux.»

On ne ressent pas d’amertume chez Jean-Pierre Darroussin. Ce formidable acteur, pétri d’une humilité qui lui permet de se glisser dans la peau des personnages pour les incarner totalement, sait qu’il a contribué à l’élaboration d’une œuvre singulière avec Robert Guédiguian.

Des films qui évoquent un esprit de communauté et de fraternité logé dans le Sud français, mais qui est universel. «La plume gratte la plaque de fer depuis plus de 30 ans. Le sillon est profond.»

La villa prend l’affiche le 30 mars. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.