Dans <em>Fahim</em>, Isabelle Nanty se glisse dans la peau de Mathilde, une femme qui va aider le jeune garçon à devenir champion d'échecs de France.
Dans <em>Fahim</em>, Isabelle Nanty se glisse dans la peau de Mathilde, une femme qui va aider le jeune garçon à devenir champion d'échecs de France.

Isabelle Nanty: Sauver le monde une action à la fois

PARIS — Isabelle Nanty a joué dans plus d’une soixantaine de longs métrages, dont plusieurs films emblématiques (Tatie Danielle, Les visiteurs, Amélie Poulain…). Mais la blonde actrice de 58 ans, malgré son talent évident, est souvent reléguée aux seconds rôles. Comme dans Fahim, bientôt sur nos écrans, où Gérard Depardieu lui fait de l’ombre. La battante n’en a cure. Le Soleil s’est entretenu avec cette femme attachante et articulée qui n’a pas peur de brasser la cage.

Q Pierre-François Martin-Laval a écrit ce rôle pour vous. Mais au-delà de ça, qu’est-ce qui vous a séduite dans cette histoire inspirée du destin fabuleux du jeune Fahim Mohammad qui, parti du Bangladesh, devient champion de France aux échecs en 2012?

R Pierre-François, je le connais depuis 30 ans. J’ai été son prof [de théâtre] quand il est arrivé à Paris. Nous sommes amis, surtout. J’ai commencé à écrire son premier film, Essaye-moi (2006), avec lui. J’ai été de tous ses films sauf Gaston Lagaffe. En général, je dis oui sans même lire. En fait, il a compilé trois personnes qui ont beaucoup compté dans la vie du vrai Fahim.

Q Il y a un arc dramatique intéressant avec cette Mathilde qui se libère de son carcan, s’affirme et croit en la possibilité de construire un monde meilleur. Est-ce votre lecture?

R J’ai un peu vécu la même chose au fil du film. Face à des situations d’exil, on n’imagine pas qu’on peut faire quoi que ce soit pour eux. Pourtant, une petite action de chacun peut tout changer. Ce dont Mathilde prend conscience. Même chose pour le personnage de Depardieu, qui va se battre pour que Fahim puisse participer au Championnat de France sans avoir la nationalité. Ce qui est intéressant avec ce film, c’est qu’il repose la question : où en sommes-nous avec la liberté, l’égalité et la fraternité? Quelles actions posons-nous? Je ne crois qu’en la pratique de nos croyances. Je pense que ce qui peut sauver le monde, c’est la fraternité. Nous devrions inverser la devise du pays : fraternité, égalité, liberté. C’est par la fraternité qu’il y aura plus d’égalité et, donc, plus de liberté. Il faut mieux repartager les choses. J’ai proposé des trucs en ce sens au théâtre. C’est la révolution. «Qu’est-ce qu’elle vient nous faire chier!» C’est décourageant. Il faut trouver des ruses pour faire autrement.

Q Parlant théâtre, vous y accumulez les mises en scène, mais pas au cinéma. Il y a une raison?

R Alors (pause)… J’ai fait un film, Le bison (2003), puis j’ai été maman. J’ai continué à écrire des scénarios, qui ne se sont pas montés. Au moins quatre. On a certainement jugé que ce n’était pas assez bien ou inutile. Si on me dit que cette histoire n’a pas sa place dans le monde du cinéma, ben, j’en fais une mise en scène au théâtre. Je ne suis jamais frustrée.

Q Dans cette optique et compte tenu qu’on propose la plupart du temps des seconds rôles, quelle relation entretenez-vous avec le cinéma? Est-ce que ça vous choque?

R Non. On est absolument responsable de ce qui arrive, ou pas. Je prends la vie comme elle vient, et je n’ai pas de nostalgie ni regret.

Q Vous aviez déjà joué deux fois avec Depardieu, dans Astérix: Mission Cléopâtre (2002) et dans Disco (2008), où vous étiez un couple. Aviez-vous tout de même des appréhensions?

R J’ai envie de dire que je ne connais pas Depardieu. Je repars toujours à zéro avec lui. Dans une relation, on ne peut pas décider de la place qu’on a — on vous la donne ou pas. Avec Depardieu, j’observe. Je suis assez fascinée. Il est impressionnant, dans le sens où il a tout absorbé de la vie, des situations, de la souffrance… Il est venu d’une ville ouvrière et il côtoie maintenant les chefs d’État. Pourtant, dans son regard, il y a encore quelque chose de très enfantin. Quand on le regarde dans les yeux, c’est doux. Je l’appelle le Grand tout parce que je pense qu’il peut tout jouer : un enfant, un vieillard; un ouvrier, un bourgeois; un roi, un sujet; un paysan, un industriel… Il arrive sur le tournage, il a le costume et il est déjà le mec qu’il doit jouer. Le garçon qui joue Fahim [Assad Ahmed] a vécu ces situations d’exil. Moi, je suis humble, je vais juste le regarder et écouter. C’est impossible de préparer quelque chose d’actrice face à ça. Je vais prendre ce que je sens qui est vrai et me laisser modifier par ça. Avec Depardieu, c’est pareil. On ne peut pas mentir devant Depardieu.

Q Au fond, vous n’aviez guère le choix avec Assad Ahmed et Mizanur Rahaman, qui joue son père, des non-professionnels. Et il y avait la barrière de la langue…

R Oui. Mais le regard qu’ils ont… Je peux me noyer dans des regards. Le petit était tellement lumineux. Et puis Mizanur, il est extrêmement subtil et intelligent. Au départ, il est cuisinier. Mais il a compris tellement vite. Il a mis beaucoup de sa propre vie. Ils sont beaux tous les deux.

Mathilde a une forte présence maternelle auprès des jeunes joueurs d'échecs de son club.

Q Le réalisateur a dit de son film qu’il s’agit à la fois un conte de fées et un drame social. Qu’est-ce que vous en pensez?

R Conte de fées, oui, parce qu’il a le sens du merveilleux. Mais il a aussi le sens du possible. C’est ce qui est beau dans la vie. Il faut croire. C’est cette capacité qui fait que les choses arrivent.

Q Croyez-vous que ce film a une plus profonde résonnance parce que c’est une histoire vraie?

R En tout cas, ça a la vertu de ne pas mentir. Et on est quand même loin de se poser ces questions [sur l’exil] au quotidien. Être devant cette réalité dans ce monde si supposément évolué, si technologiquement évolué, qu’on laisse des gens venir dans nos pays et les laisser dormir sous des tentes dans nos villes, c’est quand même assez effrayant. Comment c’est possible? Comment faire? Ce que dit le film, c’est que si chacun fait un petit truc, ça fera un grand truc! Fraternité, qui donne plus d’égalité.

Fahim prend l’affiche le 21 février

Les frais de ce voyage ont été payés par Unifrance