Le long métrage relate la relation tumultueuse entre le peintre Paul Cézanne (Guillaume Gallienne) et l'écrivain Émile Zola (Guillaume Canet), qui connaissent un destin opposé qui malmène leur amitié.

Guillaume Gallienne: Cézanne, un rôle décisif

Pour Guillaume Gallienne, il y a eu un avant et un après Les garçons et Guillaume, à table!. Le spectacle et le film (2013) qui en a découlé, couronnés d'un Molière et de quatre Césars, s'avèrent une véritable consécration. On lui offre des rôles conséquents. Notamment Paul Cézanne, qu'il incarne avec un talent fou. L'acteur de 45 ans, brillant et drôle, a accordé au Soleil une entrevue aussi généreuse que stimulante.
Curieusement, Danièle Thompson le voyait plutôt en Émile Zola dans Cézanne et moi. Ça ne l'intéressait pas: trop proche de son Pierre Bergé dans le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert. «J'ai préféré faire le maniaco-dépressif», dit-il, pince-sans-rire. «C'était tellement loin de lui, se rappelle la réalisatrice. On a fait des lectures et, au fur et à mesure, je le voyais se transformer physiquement. C'était fascinant.»
D'autant que Guillaume Gallienne ne connaissait rien du célèbre peintre impressionniste, considéré comme le «père de l'art moderne». Le choc de la découverte n'en fut que plus intense. «Ce qui me bouleversait, c'est que cet homme connaissait son génie, mais ne savait pas l'exprimer. Ça doit rendre dingue, je ne sais pas comment il a fait.»
L'acteur s'est livré à un gros travail de recherche pour pouvoir incarner Cézanne de 20 à 70 ans. Notamment en travaillant avec le peintre Gérard Traquandi. «Il m'a mis devant une toile et dit: "peins ce que tu vois". Après, il m'a dit : "tu n'as qu'un seul défaut, tu remplis trop vite". C'est génial. C'est un défaut qu'on m'attribue aussi comme acteur.»
Ce qui a nourri sa vision de Cézanne. Le tournage comme tel a, lui, changé sa perception de la vie en général et de l'art en particulier. «Mes pulsions esthétiques étaient très iconoclastes. Tout d'un coup, le cadre a disparu. J'ai commencé à être sensible à des choses auxquelles je ne l'étais pas avant.»
Relation tumultueuse
Le long métrage relate la relation tumultueuse entre les deux grands artistes, qui connaissent un destin opposé qui malmène leur amitié. Au début, ils partagent les mêmes ambitions. Mais alors que Zola connaît la gloire, la fortune et a épousé la femme que Cézanne a aimée, le peintre est incompris et rejeté par plusieurs en raison de ses excès de colère et ses attaques parfois sournoises.
Les deux hommes se jugent et s'affrontent sans cesse. «Il y a une histoire d'amitié. Et puis une histoire artistique. Zola n'a jamais compris le travail de Cézanne. Zola a eu le génie du naturalisme très jeune. Cézanne a toujours cru qu'il voulait faire du naturalisme alors qu'en fait, il a inventé l'abstraction. Il était beaucoup plus moderne. Comment deux artistes aussi différents peuvent continuer à s'aimer? C'est compliqué.»
Tout comme l'était l'interprétation des deux monstres sacrés. Guillaume Canet (L'homme qu'on aimait trop) a hérité du rôle refusé par Gallienne. Les deux hommes se connaissent bien, ce qui a nourri leur incarnation, croit-il. «On se connaît depuis l'âge de 19 ans. Cette tendresse n'était pas à composer. Mais nos différences ont servi le film. On en était conscients.»
Pour Guillaume Gallienne, il y a eu un avant et un après <i>Les garçons et Guillaume, à table!</i>.
Endosser Cézanne a marqué l'acteur : «Je n'ai jamais aussi bien joué.» Après avoir vu le film pour la première fois, il s'est tourné vers Danièle Thompson et lui a déclaré : «Maintenant, je peux commencer à travailler.» Parce que «je me suis aimé en homme. Ce qui n'est pas facile chez moi, c'est un long chemin. J'étais très heureux de ce rôle.»
«J'ai aimé me voir dans la force de l'âge. C'est pas tellement me voir, en fait, c'est le vivre. Moi, j'aime le processus, plus que le résultat, qui ne m'appartient pas du tout. Le processus me marque. Je sortais de trois ans de Lucrèce Borgia [de Victor Hugo], c'était particulier. C'était important de retrouver mes couilles.»
Revoir ses priorités
Membre de la Comédie-Française depuis 1998, Guillaume Gallienne joue beaucoup au théâtre. Ce rôle dans Cézanne et moi lui a toutefois permis de revoir ses priorités. Il a notamment réalisé Maryline, qui revisite le mythe Monroe. Il s'est aussi attaqué à sa première mise en scène à l'opéra, La Cenerentola de Rossini, et pas n'importe où : à l'opéra Garnier, à Paris, cet été. Il partira ensuite pour l'université Princeton, aux États-Unis, où il enseignera le théâtre pendant six mois.
Le désir de raconter se fait tout de même plus pressant. «J'ai beaucoup d'histoires dans ma tête. Je prends des idées, je les lance. J'aime pas tellement les réponses. J'aime trouver la bonne question. La bonne réponse, souvent, c'est du travail. En revanche, se poser la bonne question, c'est aussi beaucoup de travail, mais aussi beaucoup de lâcher-prise. Quand j'ai la bonne question, je ne me précipite plus à trouver la bonne réponse. Ça m'apprend à être moins dépendant des paranoïaques...»
Cézanne et moi prend l'affiche le 21 avril. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.
Danièle Thompson: portrait sans fard
Il y a une quinzaine d'années, Danièle Thompson tombe sur un article qui relate l'amitié méconnue entre Paul Cézanne et Émile Zola. Elle voit le potentiel dramatique, mais c'est seulement il y a peu que la réalisatrice de Cézanne et moi s'investit dans la recherche sur le sujet. En résulte un long métrage qui mélange habilement réalité et fiction sur deux artistes exceptionnels.
Pendant trois ans, la femme de 75 ans s'est imprégnée de leurs univers. À la fin du tournage, «j'avais l'impression d'avoir vécu au XIXe siècle.» Il faut dire que la production a eu la chance de tourner dans la maison de campagne où a vécu l'auteur de Germinal, à Médan. Même chose pour l'environnement de Cézanne à Aix: «Tout est là. C'est très touchant et bouleversant.»
La réalisatrice Danièle Thompson
En même temps, Danielle Thompson n'a pas cherché la réalité à tout prix dans sa fiction. «C'est un peu le thème du film. C'est ce que fait Zola avec leurs vies [dans le roman L'oeuvre, en 1886]. C'est la liberté de l'auteur qu'on prend. Moi, ma liberté c'était de me dire : comment construire mon histoire? Tout le monde pense qu'après la parution du fameux livre, ces deux hommes ne se sont plus jamais vus. Moi, j'ai décidé qu'ils allaient se voir et s'expliquer.» 
C'est pendant cette fin de semaine, qui tourne mal, que toute leur histoire commune va ressurgir dans le film. Cette liberté artistique n'a pas choqué les descendants de Zola et de Cézanne qui ont «adoré» l'oeuvre. Même si elle montre que l'auteur a exploité, en quelque sorte, ses proches pour écrire ses romans. Et que Cézanne, qui aurait été maniaco-dépressif, n'est pas dépeint sous son meilleur jour.
À ce propos, Mme Thompson rappelle une entrevue qu'elle a vue pendant ses recherches où une proche dit à quel point le peintre était «insupportable et odieux». «On en connaît tous des gens comme ça. Il y avait quelque chose d'excessif en lui, c'était un obsessionnel et un écorché vif. Et il a été extrêmement rejeté.» 
Cézanne a peu vendu de toiles de son vivant et souffrait d'être incompris. «Par son meilleur ami, en plus! Zola, qui a énormément défendu les impressionnistes, n'a jamais très bien compris la peinture de Cézanne.» Il n'était pas le seul. Les tableaux amassés par le célèbre marchand d'art Ambroise Vollard se sont retrouvés, pour la plupart, aux États-Unis et en Russie parce que personne ne voulait des Cézanne en France...
Réflexion sur la création
Dans ce contexte, le drame biographique se veut aussi une réflexion sur la création. «Absolument. Une réflexion sur la difficulté d'être un artiste, le rapport à la critique, à la notoriété, les jugements des uns par rapport aux autres...»
Dans cette histoire d'amitié sacrifiée sur l'autel de la création, la coscénariste des films les plus célèbres de Louis de Funès (de La grande vadrouille aux Aventures de Rabbi Jacob) n'a pas voulu prendre parti. «Je les aime tous les deux. J'avais envie qu'on les aime, même si chacun a une part de grand égoïsme. J'avais pas envie que les spectateurs prennent en grippe l'un des deux.»
Après toutes ces années d'efforts pour tourner Cézanne et moi, Danielle Thompson avoue se sentir un peu orpheline. Même si elle ne veut pas trop en parler, la fille de Gérard Oury travaille à une suite de la fameuse comédie Rabbi Jacob (1973), intitulée pour l'instant Rabbi Jacqueline, dont le tournage est prévu l'an prochain. À suivre.