C'est après avoir vu Gabriel Arcand dans Le Démantèlement que le Français Philippe Lioret lui a proposé le rôle de Pierre dans Le Fils de Jean, rôle pour lequel il est aujourd'hui finaliste pour un César.

Gabriel Arcand: la passion du métier

Acteur exceptionnel, intelligent, curieux, érudit, réfléchi, franc-parleur... Gabriel Arcand est tout ça. Et plus. Un artiste. Une discussion avec l'homme de 67 ans est toujours un moment privilégié.
Trois ans après son immense rôle dans Le démantèlement (Sébastien Pilote), il revient au cinéma dans Le fils de Jean, de Philippe Lioret. Le Soleil l'a rencontré lors de son passage dans la capitale pour discuter de sa passion du métier et de son désir inextinguible de création.
Q Philippe Lioret m'a confié qu'on lui avait déconseillé de vous offrir un rôle principal dans son long métrage parce que vous dites tout le temps non. Est-ce vrai?
R (rires) Ben non! Je dis souvent non, mais pas tout le temps. Parce que je suis souvent occupé ailleurs [au théâtre, notamment]. Ensuite, parce que, parfois, ça ne me convient pas ou je ne suis pas la personne idéale pour le rôle. Ou alors parce que ce n'est pas dans mon registre d'interprète. Si je suis disponible et le scénario est intéressant, pourquoi je refuserais? C'est mon métier. Dans le cas de Philippe, il a eu l'occasion de voir Le démantèlement pendant qu'il travaillait à son scénario. Il trouvait que [mon] personnage était le cousin germain de celui [de son film]. [...] Il m'a envoyé son scénario, on s'est rencontré et on a eu un très bon contact.
Q Et une collaboration étroite, notamment à propos de la langue...
R Il y a une chose qui préoccupait beaucoup Philippe. En général, les films québécois qui jouent en France sont sous-titrés - même les films de mon frère [le réalisateur Denys Arcand]. Il espérait faire un film que les gens se parlent et que les Français puissent comprendre. On a eu la chance de faire des répétitions avec tous les acteurs. On a changé des choses, des scènes, des dialogues. Sans modifier, on a changé des tonalités, des mots, du vocabulaire. Quand on a joué, on était conscient qu'on s'adressait [aussi] à des Français. Apparemment, ça a été très compréhensible puisque le film a fait 400 000 entrées en France. 
Q Les coproductions sont habituellement peu naturelles, très forcées. Ce n'est pas le cas pour Le fils de Jean. Pourquoi?
R Le scénario. Quand ça a l'air forcé, c'est souvent parce que c'est des films d'époque. Ou alors, des comédies ringardes sans queue ni tête. Mais si tu veux raconter une vraie histoire avec des êtres humains... C'est l'histoire d'un Français qui vient une fin de semaine au Québec. Ce qui fait que ce n'est pas ringard, c'est à cause de l'histoire et de ce que les personnages vivent entre eux durant ce week-end. Ce n'est pas une caricature.
Q Vous avez évoqué votre registre tout à l'heure. Dans Le fils de Jean, vous interprétez un médecin. Comment trouver le ton juste?
R Tu vas scène après scène. C'est difficile d'avoir une conception globale d'un personnage. Chaque scène que tu joues a ses propres défis, son propre objectif. J'ai toujours travaillé comme ça. Je ne vois jamais l'entreprise dans son ensemble. Ma conception se forme au fur et à mesure des scènes que j'interprète. La construction d'un film, c'est un puzzle. Au début, tu ne sais pas c'est quoi le tableau. Puis, petit à petit, tu le vois apparaître. 
Q Ces morceaux qui s'agencent naissent aussi de la dynamique entre les acteurs?
R Bien sûr. Chaque partenaire a ses caractéristiques, sa personnalité, sa tonalité et tu joues avec lui. Tu joues avec quelqu'un. C'est un jeu qui se fait à deux. T'existes pas indépendamment de la présence des autres. Je ne suis pas une vedette d'Hollywood. Je ne suis pas Bruce Willis ni Clint Eastwood. Et ça ne m'intéresse pas de jouer ça. [Mon personnage], ce n'est pas un héros. C'est un gars qui a des problèmes et qui essaie de garder sa famille ensemble. On n'est pas dans le cinéma américain impérialiste. 
Q C'est d'ailleurs une constante dans votre carrière, cette recherche du cinéma d'auteur...
R J'ai fait beaucoup de premiers films et c'est souvent leur meilleur. Parce qu'ils n'ont rien à perdre. Quand on a fait Post mortem [1999], Louis Bélanger, c'était personne. Il disait : «Fuck it, je vais faire mon film. On verra bien.» Quand tu fais ton premier film, tu peux risquer beaucoup plus que quand tu as une réputation. Il y a bien des questions psychologiques, même pas artistiques, qui te font hésiter. Tu te mets des barrières, tu prends moins de risques. Alors que si tu fais ton premier film, tu t'en fous un peu. Ça, pour un acteur, c'est très captivant. T'as un climat sur le plateau qui est moins empesé. L'air circule davantage. J'aime beaucoup ça. 
Q Qu'est-ce qui vous motive encore, à l'âge...
R Quel âge? Précise ta pensée... Je blague. C'est comme demander à Sonny Rollins ou à un autre musicien de jazz d'arrêter de jouer parce qu'il a 70 ans. Je vais arrêter de jouer quand je n'aurai plus de mémoire, quand je n'aurai plus la santé. Sinon, qu'est-ce que je vais faire? M'asseoir chez nous et regarder les gens passer? Un écrivain, un peintre, un sculpteur ne prend pas sa retraite. Je ne suis pas fonctionnaire. Ma pension, qu'est-ce que ça veut dire (rires)? 
Je suis dans un genre de métier où la retraite est un peu étrange. À moins d'avoir passé toute ma vie à, disons, à faire des publicités et à jouer dans des téléromans. Comme Michel Côté qui dit qu'il a eu une belle carrière et une belle vie. Je ne comprends pas cette logique. C'est comme dire à Miles Davis : t'as fait 25 bons albums, tu peux prendre ta retraite. [...] Pour un acteur, les affaires de base, c'est l'aspect physiologique. C'est ça qui va m'arrêter. J'espère que non. Clint Eastwood [à 86 ans] joue encore, il réalise encore des mauvais films, mais il est conscient, il est cohérent, il est fonctionnel. Quand t'es un artiste, il faut que tu te le souhaites. À moins que tu sois désespéré, tu peux t'enlever la vie, ce que je peux comprendre, ou alors t'as un accident. Sinon, t'as pas de raison.
Les affinités québécoises de Philippe Lioret
Philippe Lioret a ressenti très tôt le besoin d'écrire des histoires.
Quand il était petit, Philippe Lioret venait souvent visiter sa tante, qui habitait à Montréal. Il a développé une relation particulière avec le Québec. Un roman de Jean-Paul Dubois - qu'il s'est complètement approprié - va lui donner l'occasion de tourner un beau film tout en retenue sur la filiation dans son «pays d'adoption». Une trajectoire pour le moins inusitée, tant pour l'oeuvre que pour celui qui l'a réalisée.
Si ce livre pouvait me rapprocher de toi est sorti en 1999. Après sa lecture, le cinéaste français tente d'en obtenir les droits. Déjà réservés. Quand l'occasion se présente enfin, Philippe Lioret se rend compte que, pendant toutes ces années, il en avait réécrit le récit, qu'il a transposé au Québec. «C'était essentiel à l'histoire. Elle méritait d'avoir du souffle.»
Le fils de Jean s'attarde à Mathieu (Pierre Deladonchamps), 33 ans. Qui ignore l'identité de son père jusqu'à ce qu'il apprenne son décès et le fait qu'il a deux frères. Il décide illico de se rendre à Montréal pour les funérailles, malgré l'hostilité de Pierre (Gabriel Arcand), le meilleur ami du défunt. Mais peu à peu, les deux hommes que tout sépare vont s'apprivoiser.
Quête identitaire
L'oeuvre est à la fois une quête identitaire et un désir fort de se recomposer une famille. «C'est la grande question de toutes nos vies. Puis de découvrir qu'il a deux frères de l'autre côté de l'Atlantique, ça l'électrise. Ça, j'ai connu.» L'homme de 61 ans refuse d'en dire plus. «J'en ai déjà trop dit [rires]. Moi, je fais des films pour me cacher derrière la fiction. Qui est le réel réinventé ou revu. Finalement, des fois, c'est peu corrigé.»
Philippe Lioret a ressenti très tôt ce besoin d'écrire des histoires. Très cinéphile, «je me suis vite rendu compte que j'avais envie d'écrire des scénarios». Une vague connaissance, directeur de production, lui offre une place de stagiaire au son sur un film de Sydney Pollack (Bobby Deerfield, 1977). «J'y connaissais rien du tout. J'ai trouvé que c'était un poste d'observation formidable.»
Assistant puis ingénieur du son, il poursuit son apprentissage technique sur les plateaux de Coline Serreau, Robert Altman, Michel Deville... Puis est venu le temps de passer à autre chose. Ce sera Tombés du ciel (1993) avec Jean Rochefort. Il réalise ensuite six autres longs métrages, dont Je vais bien, ne t'en fais pas (2006) qui procure un César à Kad Merad (meilleur acteur) et à Mélanie Laurent (meilleur espoir féminin).
Mais toujours avec cette histoire québécoise qui lui trotte dans la tête. Une fois le scénario écrit, encore fallait-il trouver les acteurs. «Il s'est passé un truc étonnant. C'est extrêmement rare d'écrire un personnage qui naît sur le papier, qu'on commence à entrevoir puis qu'on commence à connaître et, d'un seul coup, se retrouver devant lui en la personne de Gabriel Arcand. S'il n'avait pas été acteur, je lui aurais proposé le rôle quand même. C'était lui. En plus, j'ai découvert un acteur hallucinant. J'avais le beurre et l'argent du beurre.» Les deux hommes sont depuis devenus bons amis.
Le réalisateur s'est ensuite efforcé de trouver son Mathieu en France. Ce qui a été ardu. Il a vu quantité d'acteurs. Puis «je suis tombé sur Pierre Deladonchamps, qui jouait dans L'inconnu du lac. J'ai vu cette part d'enfance que je cherchais.» 
Coup de chance, les deux hommes s'entendent à merveille. «Après, je me suis attaqué à la distribution québécoise. Je suis tombé en amour avec Catherine de Léan. Elle est phénoménale. Et Marie-Thérèse Fortin! Elle a donné beaucoup à son personnage.» Pierre-Yves Cardinal et Patrick Hivon jouent les deux frères. «J'ai été gâté. Il y a beaucoup de bons acteurs ici.»
L'amour de Philippe Lioret pour le Québec est sincère et sa démarche éclairée. Il voulait à tout prix éviter les clichés de la cabane au Canada. «Je m'en suis méfié. Je n'étais pas là pour le décor, mais pour raconter mon histoire.»