Les victimes «vivent une double peine, en quelque sorte. Ils ont été abusés enfants et quand ils décident de parler, ça crée beaucoup de drames dans leur entourage. Un enfant abusé est une bombe à retardement. Quand elle explose, c’est violent pour toute une famille.»

François Ozon: «Un enfant abusé est une bombe à retardement»

Grâce à Dieu est un film-choc — d’ailleurs visé par des recours judiciaires pour en empêcher la sortie. Le puissant long métrage de François Ozon, primé à la Berlinale, montre l’inlassable combat de victimes de pédophilie du père Bernard Preynat à Lyon, au vu et au su de l’Église catholique, pour obtenir justice, jusqu’au pape François. Le Soleil s’est entretenu avec le réalisateur français de 51 ans lors de son passage au Québec.

Q Grâce à Dieu évoque la pédophilie d’un prêtre et l’inaction de l’Église catholique, en particulier du cardinal Philippe Barbarin, mais j’ai lu que ce n’était pas votre idée de départ?

R Oui. J’ai fait beaucoup de films avec des personnages de femmes fortes [Swimming Pool, Potiche, etc.]. Depuis un moment, j’avais envie d’un film sur les hommes de ma génération, même un peu plus jeune, envie de montrer la fragilité masculine et des hommes qui expriment leurs émotions. Je cherchais un sujet et je suis tombé sur les témoignages de l’association La parole libérée. J’ai cherché à les rencontrer. Du coup, j’ai décidé de faire un film sur leur combat, entre 2014 à 2016, quand ils se sont rendu compte que ce prêtre qui les avait abusés quand ils étaient scouts était toujours en contact avec des enfants. Ça les a rendus fous. Ils ont créé cette association pour faire changer les choses.

Q Vous avez d’abord voulu faire un documentaire. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’idée?

R Ce sont eux qui m’ont dit : «on a fait tellement d’interviews et raconté notre histoire…» Ils savaient qui j’étais et ils se sont dits : «s’ils s’intéressent à nous, c’est qu’il veut faire un Spotlight à la française.» Je savais que l’angle qui m’intéressait, c’était leur intimité, leurs familles, les répercussions autour d’eux… Je savais que je n’aurais pas les témoignages de leurs enfants, des épouses, qui n’avaient pas forcément envie de se retrouver dans un film.

Q Vous évoquez Spotlight (2015), sur le scandale des prêtres pédophiles aux États-Unis. Mais cette fois, ce n’est pas le point de vue de journalistes qui enquêtent pour faire éclater la vérité au grand jour. Est-ce celui des victimes?

R Absolument. C’est ce qui m’a intéressé, le point de vue des victimes, leur combat, leur courage… Car ils vivent une double peine, en quelque sorte. Ils ont été abusés enfants et quand ils décident de parler, ça crée beaucoup de drames dans leur entourage. Un enfant abusé est une bombe à retardement. Quand elle explose, c’est violent pour toute une famille.


« L’époque actuelle demande une transparence et on exige des institutions d’assumer. Mon film participe à ce mouvement général. En même temps, je montre que c’est compliqué. Ça peut avoir un effet bénéfique, mais ça crée beaucoup de drames. »
François Ozon

Q Avant d’aller plus loin, la question s’impose. Quel est votre rapport à la religion et à l’Église catholique?

R J’ai eu une éducation catholique et fait ma première communion. J’en suis très heureux parce que, culturellement, ça m’a formé. J’ai peut-être gardé un goût du péché et de la transgression dans certains de mes films (rires). Mais je dois avouer que j’ai perdu la foi à l’adolescence. Je respecte tout de même cette religion. Et je pense que le film le montre. Il essaie d’aider l’Église à se transformer et faire en sorte que tous ces crimes n’aient plus lieu.

Q Vous reprenez un peu ce que dit une victime dans le film : «je ne fais pas ça contre l’Église, mais pour l’Église»?

R Oui. L’Église a des paroles très fortes, mais les gestes ne suivent pas. Je me suis dit : «j’espère que les catholiques vont s’emparer du film, l’Église aussi, et que ça va leur permettre de reconnaître enfin le fléau de la pédophilie au sein de l’Église.» Et c’est ce qui se passe en France. Nous en sommes à plus de 800 000 entrées [depuis le 20 février]. Et la plupart des gens qui vont voir le film sont des fidèles qui en ont assez que leur religion soit associée à des scandales de pédophilie. Ils ont envie que ça bouge, que le Pape et les évêques prennent les bonnes décisions.

Q Est-ce que vous avez conscience que Grâce à Dieu arrive à point nommé ici compte tenu de la libération de la parole entourent les scandales pédophiles au Québec?

R J’ai lu des choses effectivement. Mais c’est dans le monde entier où il y a un mouvement de libération de la parole. Que ce soit avec les femmes, les enfants abusés… L’époque actuelle demande une transparence et on exige des institutions d’assumer. Mon film participe à ce mouvement général. En même temps, je montre que c’est compliqué. Ça peut avoir un effet bénéfique, mais ça crée beaucoup de drames. Il faut avoir du courage parce que, dès fois, c’est plus simple de garder ça pour soi même si c’est une souffrance.

Q La notion de pardon est au centre de la religion catholique, mais il y a une réticence énorme chez les protagonistes des deux côtés à pardonner?

R […] C’est toute l’ambiguïté de cette notion de pardon. Forcément, c’est une libération. Mais c’est aussi une opportunité de perpétuer un silence. C’est toute cette ambiguïté que je montre. Si l’Église a organisé pendant si longtemps des rencontres entre les victimes et les prédateurs, c’était pour que les victimes se taisent. «Le prêtre vous a dit pardon, maintenant, on passe à autre chose.»

Q Vous avez adopté pour ce film une mise en scène plus sobre…

R … au service de l’histoire. Comme ce sont des personnes réelles que j’admire et que je partage leur combat, j’ai eu envie de les montrer comme des héros.

Q On reconnaît tout de même votre signature, mais il m’a semblé que c’était aussi une façon de présenter les faits sans porter de jugement?

R J’ai essayé de monter que tout était complexe, que ce n’était pas noir et blanc. Je fais confiance en l’intelligence du spectateur. Il n’est pas là pour qu’on lui assène des vérités, lui dise, «ça, c’est bien, ça, c’est mal». Je le laisse juger. Forcément, je suis du côté victimes. Mais j’ai aussi essayé de montrer l’Église dans toute sa complexité. Ce sont des gens qui essaient, au sein d’une institution, de faire du mieux qu’ils peuvent avec des siècles de tradition, de hiérarchie…

Q Malgré cette sobriété dans la réalisation, vous utilisez des retours en arrière pour revenir sur les agressions. Je me suis posé la question : était-ce nécessaire?

R Ça a été une grande discussion avec les producteurs et la monteuse. C’est un film sur la libération de la parole, qui est mise en scène. Ça n’arrête pas de parler, mais je me suis dit : est-ce qu’il ne faut pas incarner ce qui s’est passé? On montre des hommes de 40 ans, mais ils ont déjà été des enfants. Il fallait montrer les circonstances, les lieux, même s’il était hors de question de montrer les scènes de pédophilie. Les spectateurs prennent conscience, même si c’est très désagréable, de ce qu’est le corps d’un adulte avec un enfant et surtout voit l’état de sidération dans lequel se trouve un enfant, sous l’emprise d’un adulte qui abuse de son pouvoir moral et religieux. Les enfants ne comprennent pas ce qui leur arrive et ce n’est que bien plus tard qu’ils sont capables de le formuler. C’était des scènes qui permettaient d’évoquer l’horreur sans la monter.

Les retours en arrière servent à montrer «les circonstances, les lieux, même s’il était hors de question de montrer les scènes de pédophilie».

Q Ces enfants sont incarnés par trois adultes, interprétés par Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud, qui se succèdent, comme dans une course à relais. Pourquoi?

R Je n’ai rien inventé. Très vite, je me suis rendu compte qu’il y a eu un passage de relais et un effet domino : l’action de l’un provoque l’action de l’autre, qui amène le troisième personnage. Les victimes d’abus pensent souvent qu’elles sont seules et gardent ça pour soi. Quand elles peuvent se mettre ensemble et mener un combat, c’est ce qui s’est passé avec La parole libérée.

Q Ce qui aide à une formidable progression dramatique dans le film?

R Oui. Après le personnage d’Alexandre, qui est profondément catholique et croit en l’institution, c’était intéressant de passer à un personnage violent, qui met les pieds dans les plats. Ça me permettait aussi de changer le rythme de ma mise en scène et d’introduire le troisième personnage qui est une victime qui n’a pas réussi à construire sa vie. Le film se transforme un peu en mélodrame social.

Q Ça fonctionne très bien. Et vous avez eu toute une validation en remportant le Grand prix du jury à la Berlinale, en janvier?

R C’était une très belle récompense. Le succès du film aussi. Il a été tellement difficile à faire, on a vécu beaucoup de difficultés, même avant la sortie avec des avocats qui ont tout fait pour qu’il ne sorte pas. Qu’il rencontre son public démontre qu’il était nécessaire et utile.

Q Et peut-être espérer que les choses changent pour de bon?

R Quand on est réalisateur, les journalistes nous demandent souvent : «est-ce que vous pensez que le cinéma change le monde?» En général, on dit non (rires). Là, j’ai vu concrètement que ce film avait provoqué des choses. Beaucoup de diocèses en France l’utilisent pour des débats. Depuis sa sortie, l’association a reçu beaucoup de dons et cinq nouvelles victimes se sont déclarées. On voit qu’un film peut avoir un pouvoir sur la société et sur le regard que les gens portent sur une affaire comme celle-ci.

Grâce à Dieu prend l’affiche le 5 avril