François Girard a tourné aux quatre coins du globe et avec de grandes vedettes, mais très peu au Québec.

François Girard: revenir chez soi

On ne sait pas par qui le moment était le plus attendu : les cinéphiles ou le cinéaste? Chose certaine, le retour de François Girard derrière la caméra était depuis longtemps mûri, et le réalisateur n’avait envie que d’une chose : «faire un film sur là où je vis».

Voilà un désir simple, mais qui n’allait pas de soi pour François Girard. L’homme derrière Soie et Le violon rouge a tourné (et mis en scène) aux quatre coins du globe et avec de grandes vedettes, mais très peu ici. «C’est quelque chose que je n’avais pas fait avant, pour plusieurs raisons, en partie le hasard, les circonstances, les coïncidences, ma curiosité des autres cultures. Mais ça fait longtemps que je ressens le besoin de faire mon film québécois. Je suis dans mes racines, dans nos racines. C’est un film extrêmement important pour moi, j’ai tout donné», insiste-t-il.

On aurait tort de croire qu’Hochelaga, terre des âmes soit une commande. Oui, le 375e anniversaire de la Ville de Montréal est arrivé à point nommé pour donner un souffle différent au projet. «Ça nous a permis d’avoir accès à un financement supplémentaire, dont le film avait bien besoin. C’est un film qui n’aurait pas été possible sans le 375e», reconnaît sans gêne le réalisateur de la superproduction de 15 millions $, qui a recours à de nombreux effets spéciaux et une large distribution. 

Sauf que l’idée, elle, trottait dans la tête de l’artiste depuis huit ou neuf ans. «Le 375e de Montréal a amené un facteur de concentration géographique de l’histoire, mais c’est le même projet depuis le début : une fresque d’immigration, sur qui on est, et tous ceux qui étaient ici avant. Qu’on pose la question à l’échelle de Montréal ou l’échelle du Québec, c’est toujours la même question. Ceux qui étaient là avant nous expliquent qui nous sommes aujourd’hui», poursuit François Girard.

Natif du Lac-Saint-Jean, il a passé son enfance à Québec et sa vie d’adulte à Montréal — et un peu partout sur la planète. «Plus on voyage, plus les racines sont importantes. Plus on revient. Ce film, c’est carrément ça», opine le réalisateur.

Conscience collective

Samian joue un archéologue mohawk dans le film.

Un film sur l’identité québécoise, donc, mais qui tente de la peindre dans son ensemble, au-delà de l’éternelle vision simpliste français-anglais. Il y rajoute un ingrédient trop souvent oublié, mais qui tend à revenir dans l’espace public ces dernières années : la place des Premières Nations dans l’histoire du pays. Et pour cause : «Si on se pose vraiment la question de qui on est, inévitablement on remonte aux Amérindiens. Je ne suis pas le seul à le dire», argue François Girard, citant notamment le travail de Richard Desjardins, d’Alanis Obomsawin et de John Ralston Saul. «Collectivement, on est rendus à un point où on ne peut plus être aveugle de ça. On s’est inventé un conte de fées où les Amérindiens n’existaient pas, on les a tassés dans des réserves, mais inévitablement, ça nous rattrape. Il y a une vague, et mon film s’inscrit dans cette conscience collective. On ne peut affirmer notre identité que si on a conscience de ceux qui nous ont précédés ici. […] On a des valeurs profondes amérindiennes, on a des institutions anglaises et on parle français. Si on ne regarde qu’un des aspects sans regarder les deux autres, on passe à côté de notre identité.»

Dans le concret, Hochelaga, terre des âmes s’intéresse à une parcelle de terrain, au pied du Mont-Royal, à Montréal. Un accident fortuit lors d’un match de football au stade Percival-Molson fait apparaître un énorme trou, où un joueur perd la vie. Ce sera l’occasion pour un archéologue mohawk (joué par Samian), d’effectuer des recherches pour tenter de retrouver la trace du village iroquois d’Hochelaga, décrit dans les mémoires de Jacques-Cartier lors de sa première visite dans la région en 1535, mais dont on n’a jamais retrouvé les vestiges. Les découvertes des fouilles l’amèneront à plonger dans différentes strates de l’histoire du territoire de la ville, au-delà même de sa fondation, jusqu’à remonter à 1267, alors que Montréal était appelée l’Île des morts par les différentes nations amérindiennes, qui se la disputaient ardemment. Une épopée spirituelle, qui mélange faits avérés et fiction.

François Girard n’a engagé que des acteurs autochtones pour les rôles d’Amérindiens dans Hochelaga, terre des âmes.

Souci d’authenticité

François Girard a mis le paquet pour s’assurer d’être le plus authentique possible dans ses représentations historiques. Il n’a engagé que des acteurs autochtones pour les rôles d’Amérindiens et s’est adjoint de nombreux collaborateurs, dont Georges Wahiakeron, Dominique Rankin et Marie-Josée Tardif. «Il n’y a rien dans ce film-là qu’ils n’endossent pas. C’est normal. J’ai tourné en Chine et au Japon de la même façon. Ça te prend une collaboration étroite avec des gens qui maîtrisent cette culture-là», dit-il. Le réalisateur s’est aussi amusé avec la langue française, donnant à ses personnages un certain accent et surtout des expressions propres à chaque époque qu’il recrée, avec l’aide de linguistes. «C’est devenu un travail de musique, presque», explique-t-il. Le résultat est concluant, à la fois compréhensible pour l’oreille moderne, mais exotique. 

Surtout, le cinéaste s’est attaché à faire vivre son film à travers la vie intime des personnages, fictifs ou réels. «Je n’étais pas si préoccupé par la grande histoire. Elle est en toile de fond», explique-t-il. «On pense que Le violon rouge est un film de fiction. Mais la liberté d’écriture n’existe qu’au début. On se dit : “Je vais raconter l’histoire d’un violon ou l’histoire d’un lopin de terre au pied du Mont-Royal”. Après, ce n’est plus de la liberté, c’est de l’archéologie. Il y a un ADN dans ton sujet qui te force à écrire ton histoire», image le réalisateur. 

Hochelaga, terre des âmes prend l’affiche le 19 janvier.

FRANÇOIS GIRARD SUR...

... l’opéra

François Girard n’était que de passage dans la capitale pour la promotion de son nouveau film. Présent mercredi, il arrivait de deux jours de répétition du Parsifal de Wagner au Metropolitan Opera de New York (MET). Et il y retournait dès le lendemain, en vue de la première le 5 février. Une production complexe, mais où il travaille pour la première fois avec le chef Yannick Nézet-Séguin. «C’est la rencontre de deux Québécois au MET, on a beaucoup de plaisir», commente le metteur en scène. Entre le cinéma, le théâtre, l’opéra et le cirque, le cœur de François Girard semble balancer éternellement. Il y a d’ailleurs plusieurs années qu’il avait tourné le dos au cinéma. «C’est mon origine», précise-t-il quand même. «Je pense que mon travail à l’opéra nourrit mon travail au cinéma et vice-versa. C’est une circulation qui m’appelle à me questionner et qui me plaît beaucoup. On se débarrasse des mauvaises habitudes.» 

... la course aux Oscar

Le film Hochelaga, terre des âmes a causé une certaine surprise cet automne en devenant le compétiteur officiel choisi par Téléfim Canada pour représenter le pays dans la course au meilleur film en langue étrangère des Oscar. Pas encore sorti largement sur les écrans à ce moment, le long-métrage avait toutefois pris l’affiche en Alberta durant une semaine, question d’être admissible… L’épopée historique de François Girard n’a finalement pas été retenue dans la première liste de neuf finalistes, qui sera raccourcie encore à cinq en vue de la cérémonie. «C’est sympathique d’avoir été retenu», a commenté le réalisateur. «On ne peut jamais prendre pour acquis ces choses-là. On espérait, il y avait une porte qui s’ouvrait, mais c’est un processus de sélection très juste, je n’ai rien à redire. La compétition était très forte», a-t-il ajouté. Il y avait effectivement un nombre record de soumissions cette année, soit 92 pays.