François Cluzet se retrouve au centre de sombres complots politiques dans le suspense La mécanique de l'ombre.

François Cluzet: une vie de fiction

PARIS / Il y a des acteurs qui se font tirer par l'oreille pour rencontrer la presse étrangère lors des rendez-vous d'UniFrance. Pas François Cluzet. Année après année, la vedette de 61 ans vient défendre les films dans lesquels il s'illustre, la plupart du temps. Le voici encore, pour un étonnant premier film, le bien nommé suspense La mécanique de l'ombre de Thomas Kruithof. Cluzet joue un homme précipité, bien malgré lui, dans un complot politique ourdi par les services secrets... Entretien.
Q Qu'est-ce qui vous a poussé à accepter de tourner dans un premier long métrage à petit budget?
R La qualité du scénario. Et le point de vue du réalisateur. Il y avait déjà une atmosphère. Sur le tournage, je sentais bien ce qu'il cherchait, le côté graphique très élaboré, glaçant, très éprouvant. Il y a une ambiance dangereuse, on le voyait dans le décor et le découpage.
Q C'est un film de genre qu'on a très peu vu au cinéma français ces dernières années. Est-ce que ça vous a fait douter?
R Je n'avais jamais fait un film comme ça, ça m'intéressait. Comment peut-on exister sobrement alors que le héros en prend plein la poire? C'est important de ne jamais jouer la même chose, de passer d'un genre à l'autre.
Q Comment vous êtes-vous préparé?
R Je viens du théâtre, je sais ce qu'est une préparation. Il faut que j'incube le personnage à travers plusieurs lectures et réflexions. Je ne peux pas le faire en un jour : je déteste arriver sur un tournage et ne pas savoir qui est le bonhomme. [...] Je prends plein de notes sur mon scénario, puis je le vire et j'en prends un tout neuf, juste pour le texte.
Q Ce sont deux rôles diamétralement opposés, mais vous affichez la même retenue que dans Médecin de campagne (Thomas Lilti, 2016). Est-ce que c'est le rôle qui l'imposait dans les deux cas?
R De plus en plus, je vais aller vers ça. J'ai fait l'erreur, il y a quelques années, de jouer. Les acteurs n'ont pas à jouer, mais à vivre. Celui qui joue, c'est le spectateur. On est le témoin de la situation. La personne, voyant ça, peut s'identifier au personnage.
Q Ce chômeur, justement, parlons-en. Duval se fait offrir un poste de rêve. Jusqu'à quel point se doute-t-il qu'il vient de mettre la main dans un engrenage qui va le happer?
R Je crois qu'il est moins longtemps dupe que le film ne le montre. Il fait comme s'il était le bon soldat qu'on a engagé, mais il se demande comment se sortir de là. Il se méfie. L'instrument pourrait être le titre du film. 
Q Cette instrumentalisation n'est-elle pas représentative du sentiment qu'on peut parfois ressentir d'être des pions dans un jeu joué par des puissants au-dessus de nos têtes?
R Oui et non. Dès qu'on en prend conscience, on est déjà moins instrumentalisé. On vit en démocratie, on est alerté des dangers par la presse. Ce qui est différent de la Corée du Nord (rires). Mais oui, surtout avec ce sentiment qu'on va nous priver de nos libertés individuelles en nous espionnant. C'est toujours une histoire d'être avisé. [Duval] choisit ce job parce qu'il est bien rémunéré, mais aussi parce qu'il va quitter son désoeuvrement. Ce qu'il y a de plus pénible dans le chômage, outre le manque de ressources, c'est le sentiment d'inutilité. 
Q Il y a des éléments politiques en sous-texte (manipulation, chantage, écoute électronique, etc.). Jusqu'à quel point croyez-vous que ça correspond à la réalité?
R Encore récemment [Bernard] Squarcini, qui était le chef des renseignements sous Sarkozy, remplacé dès l'arrivée d'Hollande, a continué à travailler en sous-main pour l'alternance. Grosso modo, ces gens-là sont des politiques alors qu'ils devraient travailler comme serviteurs de l'État. Quand l'alternance passe, il continue à travailler pour un des leurs, celui qui se présentera. Squarcini a un camp. Et ce camp-là, il faut bien qu'il ait des informations pour préparer les élections. Ces types-là doivent être au courant de tas de choses. Or, ils ne le sont plus. Ils gardent des amis à l'intérieur et des relations politiques internationales. Il y a une force de droite dans le monde occidental qui est bien supérieure à celle de gauche.
Q Vous jouez dans deux, trois films par année (il tourne en ce moment Normandie nue de Philippe Le Guay). Vous reste-t-il du temps pour le théâtre?
R J'ai très envie, mais c'est compliqué. Au théâtre privé, vous êtes lié au succès. À ce moment-là, on peut vous demander de jouer une ou deux saisons. Ce qui pour moi est impossible. Au théâtre public, vous êtes pris aussi pour une année en raison des tournées. Je suis dans une dynamique de cinéma. Avec le succès que j'obtiens, j'ai tout intérêt à y rester et à récupérer les fruits de mon travail. Un jour, je vais revenir au théâtre. Parce que j'aime beaucoup ça.
Thomas Kruithof dans les coulisses du pouvoir
PARIS / Thomas Kruithof a tourné son premier long métrage «comme si c'était le dernier». Normal, cinéphile boulimique depuis l'enfance, il travaille dans un bureau le jour et bosse sur un scénario les soirs et la fin de semaine. Après un seul court métrage, il plaque tout et se met en tête de réaliser lui-même La mécanique de l'ombre. Résultat : un suspense tortueux sur les coulisses du pouvoir et un sombre complot politique. Avis aux paranos...
Après des années à jongler avec des flashs, une idée très forte l'a convaincu qu'il tenait une histoire. Et une évidence s'est imposée : seul lui pouvait le tourner. «Ce film m'a rendu réalisateur. Si on peut dire qu'on est réalisateur quand on a fait un seul film.»
Thomas Kruithof a eu la chance du débutant lorsque François Cluzet a accepté d'emblée ce rôle d'un chômeur mêlé malgré lui à une sordide affaire d'espionnage. Comme il le dit, il n'avait pas grand-chose à perdre. Mais une chose en entraînant une autre, son film a pu consolider une solide distribution comprenant Denis Podalydès, Sami Bouajila et Simon Abkarian. «On me demande souvent si je suis le fils de quelqu'un», dit-il en éclatant de rire. Plus sérieusement, il croit que l'aura de mystère qui entoure les personnages les a attirés et «le plaisir de jouer les uns avec les autres».
L'influence d'Hitchcock
La mécanique de l'ombre est un film de regard. Le réalisateur français ne renie pas l'influence d'Hitchcock, mais «après quand on écrit, on se libère de tout ce qu'on a vu. Vous pouvez me citer plein de noms et je vais dire : ''Évidemment que ça m'a influencé.''» 
Il a plutôt fait l'inverse en demandant à toute l'équipe technique de regarder Conversation secrète de Coppola (Palme d'or en 1974) pour «qu'on ne fasse pas les mêmes choix. Je ne voulais pas du tout être dans l'hommage.»
Alors, pourquoi cette histoire? «J'avais envie d'un personnage qui soit le plus bas possible dans l'échelle de pouvoir d'une organisation secrète.» Et de faire découvrir au spectateur un monde souterrain «avec [ce personnage], en en sachant autant que lui, en se posant les mêmes questions, en découvrant de manière un peu parcellaire tous les éléments du complot dans lequel il est plongé et essayant, comme lui, de les démêler.»
Féru de politique
Passionné de polars, le verbomoteur est aussi féru de politique. Il a puisé dans les 40 dernières années, tant en Europe qu'aux États-Unis, recensant les prises d'otages où il y a eu des soupçons de tractations du pouvoir en place par l'entremise des services secrets pour rendre son histoire plausible. 
«Il y a toujours un voile d'ombre autour de ces négociations. Et je sais qu'elles font partie de notre inconscient politique. [...] La paranoïa, ce n'est pas seulement : "J'ai peur qu'on me fasse du mal." C'est aussi : "Je suis dans un monde dont j'ai l'impression de ne plus comprendre les ressorts."» 
La mécanique de l'ombre prend l'affiche le 17 mars.
Les frais de ce reportage sont payés par UniFrance.