Francofonia

Francofonia: portrait du Louvre  ***

CRITIQUE / Francofonia est un étrange objet cinématographique, dans un espace non défini entre le documentaire, la fiction et l'essai. Ce qui en est son principal intérêt, outre le fait qu'il dresse un portrait personnel et inédit du Louvre. Toutefois, les digressions narcissiques d'Alexandre Sokourov maintiennent le spectateur hors du coup, malgré son désir de participer à cette aventure artistique et historique.
Sokourov a une impressionnante feuille de route, couronnée par un Lion d'or du Festival de Venise 2011 pour son Faust. Son portrait déconcertant d'Adolf Hitler dans Moloch (1999) a marqué les esprits. Cette fois, il revient sur l'époque de la Seconde Guerre mondiale avec un angle intéressant: que s'est-il passé au Louvre lorsque les nazis ont occupé Paris à partir de 1940?
L'essentiel des collections avait été caché aux quatre coins de la France. Ce qui n'empêchait pas l'envahisseur de s'y intéresser de près, par l'entremise du comte Franz Wolff-Metternich (Benjamin Utzerath). Chargé de protéger les oeuvres d'art en France, il effectuera sa mission avec beaucoup de zèle. Sa rencontre avec Jacques Jaujard (Louis-Do de Lencquesaing), le directeur du Louvre, y a certainement joué un rôle déterminant.
C'est cette collaboration entre deux hommes que tout oppose - Metternich est un noble, Jaujard, un républicain d'origine modeste - que Sokourov imagine par sa fiction. Il a toutefois pris la peine d'y accoler quantité d'images d'archives de l'époque. Il y ajoute aussi des images contemporaines du Louvre, notamment d'oeuvres qui s'y trouvent, en particulier des portraits.
Cette reconstitution historique dresse un portrait impressionnant, et impressionniste, d'une épopée méconnue. Là où ça se gâche sérieusement, c'est dans la volonté de Sokourov de faire circuler le fantôme de Napoléon et la représentation de Marianne (figure allégorique de la France) dans le musée désert. Ridicule. Sans parler des segments où le réalisateur tente de joindre par Skype un capitaine de bateau sur une mer déchaînée. La métaphore est obtuse et non nécessaire.
En fait, on peut plutôt dresser un parallèle avec le réalisateur qui a de la difficulté à maintenir le cap de son film et qui divague à la barre en essuyant les vagues (Sokourov dit d'emblée en voix hors champ : «Je ne crois pas que le film soit réussi.» Bien d'accord).
Francofonia fait beaucoup de cas de l'alliance de Jaujard et Metternich. Ce n'était pas son sujet, mais il aurait pu évoquer ce qui s'est passé ensuite, alors qu'Hermann Göring, chef de l'aviation allemande et collectionneur avide, détrousse les collections appartenant aux juifs et les entreposent au Louvre, puis au musée du Jeu de paume. C'est là que Rose Vallant va consigner les oeuvres spoliées et leur destination (destin raconté dans Monuments Men de George Clooney).
En fait, Sokourov aurait dû s'en tenir à l'angle historique plutôt que de livrer un discours décousu et passéiste sur l'art d'époque comme ciment de la civilisation européenne. C'est élitiste et prétentieux. Mais, au moins, le réalisateur russe a le courage de ses opinions.
Au générique
Cote: ***
Titre: Francofonia (v.o.s.-t.f.)
Genre: docufiction
Réalisateur: Alexandre Sokourov
Acteurs: Louis-Do de Lencquesaing, Benjamin Utzerath et Vincent Nemeth
Classement: général
Durée: 1h24
On aime: l'aspect historique, les portraits du Louvre
On n'aime pas: un certain narcissisme, la présence ridicule des fantômes, les digressions