Éric Lartigau a concocté <em>#jesuislà </em>comme successeur à <em>La famille Bélier</em>.
Éric Lartigau a concocté <em>#jesuislà </em>comme successeur à <em>La famille Bélier</em>.

Éric Lartigau: passer de l’autre côté du miroir

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
PARIS — Il y a quatre, cinq ans, un Hongrois s’était rendu à Pékin pour retrouver l’âme sœur. Il a fait chou blanc. À l’aéroport, l’homme a entamé une grève de la faim… L’anecdote fait sourire, mais elle a inspiré à Éric Lartigau #jesuislà, film où un père monoparental décide sur un coup de tête d’aller rejoindre sa correspondante de réseaux sociaux, qu’il n’a jamais vue, en Corée du Sud. Le Soleil a rencontré à Paris le réalisateur de La famille Bélier pour discuter de ce restaurateur qui se résout à «passer de l’autre côté du miroir».

Le cinéaste français a cultivé la discrétion depuis cette comédie, presque musicale, qui a remporté un immense succès. Une réussite que l’homme de 56 ans a eu de la difficulté à gérer. «Bizarrement, oui. Ça m’a foutu le cafard. Tout d’un coup, les gens vous mettent de la pression.» Ce qui explique qu’il s’est écoulé cinq ans entre La famille Bélier et son sixième long métrage.

Il faut dire que Lartigau a effectué tout un détour avant d’en arriver là. Crieur chez un commissaire-priseur, il devient chauffeur puis assistant du réalisateur Pascal Thomas (La dilettante). Un rôle qu’il reprendra, entres autres, auprès de Kusturica, chantre du réalisme magique.

Une rencontre à laquelle Lartigau était peut-être destiné depuis son enfance, après tout. Insomniaque très jeune, il se racontait constamment des histoires. Avec un talent particulier: «J’arrivais à contrôler mes rêves, dans une conscience semi-consciente.» De là à faire du cinéma, il n’y avait qu’un pas à franchir.

Dans #jesuislà, Stéphane se retrouve à l’aéroport où il attend vainement que sa créature de rêve vienne l’y rejoindre. Par désœuvrement, mais aussi avec le fol espoir qu’elle apparaîtra, il publie des photos de lui, plusieurs fois par jour, «campant» dans l’aéroport — une véritable ville en soi… D’où le mot-clic #jesuislà, qui sert de titre. Évidemment, ses égoportraits deviennent viraux…

Lartigau en a transposé l’action à Séoul parce qu’il est fasciné par ce «pays émergent entouré d’ennemis potentiels qui se reconstruit continuellement et est en perpétuel renouvellement: ils sont à la fine pointe de la technologie».

On ne peut s’empêcher de remarquer que son opus précédent trempait dans la nostalgie et se voulait une ode à la vie en milieu rural alors que celui-ci s’ancre fortement dans la modernité. Était-ce en réaction?

«Non, ce n’était pas voulu. Les réseaux sociaux sont un des acteurs du film, mais ce n’était pas le moteur initial. Plutôt la manière dont vous croyez être dans une vérité. Qui est-on véritablement? Cet homme se pose des questions et il est un peu à côté de la réalité», explique Éric Lartigau.

N’empêche: le long métrage examine l’interférence des réseaux sociaux avec nos vies. Mais la vision n’est pas manichéenne dans cette comédie douce-amère.

«Les réseaux sociaux sont une caverne d’Ali Baba, vous passez d’une chose à une autre. Tous les regards sont différents. Stéphane découvre cette peintre coréenne et un échange se crée. Après, jusqu’où vous allez dans la relation, qu’est-ce que vous inventez dans votre vie puisque vous vous autorisez à passer de l’autre côté du miroir…

«Tout ça est virtuel. Et ça fait partie de notre quotidien. Je connais des gens qui passent trois, quatre heures par jour sur les réseaux sociaux alors qu’ils ont une vraie vie.»

Un véritable culte

On l’a écrit plus haut, Éric Lartigau est fasciné par la Corée du Sud, mais il voue aussi un véritable culte à son cinéma, «d’une modernité incroyable. Ils ont une façon de filmer très singulière, à la fois d’une rare violence et pourtant il s’agit d’un pays dans les plus sûrs du monde.»

Toutefois, la présence de Stéphane à cet endroit — dont il ne connaît pas la langue — n’est pas un caprice pour autant. Il lui faut perdre tous ses référents pour pouvoir se réinventer. «Je voulais le placer dans un environnement où il n’a pas les codes. On ne sait pas vraiment ce que c’est, la Corée. Moi, j’y ai passé trois mois et je ne sais pas le millième de ce qui s’y passe. Je voulais qu’il soit seul par rapport à ça, voir comment il va appréhender ce qui s’y passe et réussir à s’y insérer. Il fait une forme de reboot.»

Pour incarner cet homme qui cherche à se réinventer, après ce qui ressemble à une crise de la cinquantaine, Lartigau ne voyait personne d’autre qu’Alain Chabat. Ils se sont rencontrés sur le tournage de Prête-moi ta main (2006) et sont demeurés amis depuis. «Il ne joue pas une scène, il la vit. On n’en a pas beaucoup des acteurs comme ça, qui sont aussi puissants.»

Or, il lui fallait un interprète capable de porter #jesuislà, surtout les scènes d’aéroport où les interactions s’avèrent minimes, barrière de la langue oblige — on pense à Lost in Translation (Sofia Coppola, 2003), mais aussi au Terminal de Spielberg (2004). Lartigau a revu ce dernier avant de tourner, avoue-t-il.

Stéphane (Alain Chabat) devient une vedette à l'aéroport de Séoul.

«Ce qui me faisait rire, c’est que [Spielberg] a construit un aéroport… Forcément, vous racontez une autre histoire. C’est sa manière narrative. Moi, c’était autre chose.»

Difficile de ne pas faire de rapprochements avec le personnage fétiche de Jacques Tati, M. Hulot, surtout dans les pantomimes de Chabat. «Totalement. Il a cette espèce de stature très masculine, très mature, et à la fois totalement enfantine. Il marche comme un gosse. Il y a une poésie qui ne peut pas s’inventer dans sa démarche et c’est super beau.»

Le récit de #jesuislà semble abracadabrant. Éric Lartigau avoue que son coscénariste Thomas Bidegain (surtout attitré aux films de Jacques Audiard) «était sceptique» au début. Puis s’est emballé ensuite lorsqu’il a appris que chaque année, on retrouve trois ou quatre Occidentaux errants dans Séoul, le cœur brisé,«complètement paumés, qu’il faut rapatrier!»

La réalité, souvent, dépasse la fiction.

#jesuislà prend l’affiche le 24 juillet

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance