«Mademoiselle de Joncquières», avec Cécile de France et Édouard Baer, a beaucoup en commun avec «Les liaisons dangereuses».

Emmanuel Mouret, un réalisateur romantique

L’amour, toujours l’amour, peut-on écrire à propos de l’œuvre d’Emmanuel Mouret et de ses variations sur les mêmes «t’aime». L’acteur et réalisateur délaisse toutefois les comédies de mœurs actuelles pour un film d’époque, «Mademoiselle de Joncquières», son plus gros succès public et critique en France, qui, il l’avoue volontiers, a des similarités avec le célèbre «Les liaisons dangereuses». Un long métrage qui a été «une grande leçon» pour son auteur. «Le Soleil» a profité de son passage au Québec pour en discuter.

Q Mademoiselle de Joncquières est fidèle à vos thèmes habituels autour de l’amour, si ce n’est que c’est un film d’époque (l’action se déroule au XVIIIe siècle). Qu’est-ce qui vous a guidé dans ce choix?

R Mon producteur. Et puis, j’avais ce récit de Diderot en tête depuis longtemps. Je n’aurais peut-être pas eu cette audace tout seul.

Q Vous dites que vous aviez ce récit de Diderot en tête, contenu dans Jacques le fataliste (1796). Qu’est-ce qui vous fascinait?

R C’est un récit qui me touchait beaucoup et peut-être ce qu’on pourrait appeler sa modernité. La modernité, c’est ce qui ne vieillit pas. Toutes les grandes œuvres classiques sont modernes justement parce qu’elles ne vieillissent pas. Après, il y avait deux choses particulières, voire trois. D’abord, c’est que le cinéma, c’est toujours plus que la vie. Comme dans mes films précédents, c’est souvent l’exploration d’un fantasme. Ici, la vengeance. Ça nous est tous arrivé de fomenter une vengeance. Mais seulement, dans les heures ou les jours qui suivent, on est ramené à la raison. J’ai toujours aimé les récits de vengeance (rires). Parce qu’ils nous amènent dans cette démesure qu’on n’a pas concrétisée. Il y avait ce personnage, Madame de La Pommeraye, à la fois touchante et diabolique. Et aussi le personnage du marquis [des Arcis], qui n’est ni un Don Juan ni un Valmont, qui est un libertin sincère. Il y avait donc cette idée qu’il ne faut pas juger les gens trop vite — chacun n’est pas celui qu’on croit dans ce récit.

Finalement, il y avait le fait qu’il y a un personnage masculin et quatre féminins. C’est assez original et rare dans le répertoire classique où c’est plutôt l’inverse.

Q Et comme il n’y avait qu’un seul rôle masculin, vous avez décidé, contrairement à d’habitude, de ne pas le jouer.

Pour vous dire la vérité, je ne décide jamais de jouer. C’est toujours à cause d’un producteur. Je m’explique. Pour mon film de fin d’études, on était pressé et je n’arrivais pas à trouver le rôle masculin. Déjà, l’élève producteur de l’époque m’a dit: «tu devrais jouer dedans.» Et comme je suis un admirateur de Woody Allen, Nanni Moretti, Buster Keaton, etc., je l’ai fait et ça m’a amusé. Ce moyen métrage a eu un certain succès et le producteur de mon premier long métrage [Laissons Lucie faire!, 2000] m’a dit: «je vous produis à condition que vous jouiez dedans.» Il a été moyennement accueilli et j’ai décidé de ne plus jouer. À mon troisième film [Changement d’adresse, 2006], j’ai donné la réplique à une actrice pendant les essais et mon producteur m’a dit: «tu dois jouer ce rôle.» Comme ce film et les suivants ont eu un certain succès, c’est pour ça que j’y ai joué.

Q Après avoir choisi Édouard Baer et Cécile de France, dans presque un contre-emploi, pour les rôles principaux, vous avez aussi fait un choix de mise en scène audacieux en utilisant beaucoup les plans-séquences, ce qui était très exigeant pour eux, compte tenu des déplacements, de la langue soutenue… Comment avez-vous travaillé?

R Je me suis dit que j’avais deux acteurs exceptionnels, ils ont un texte, faisons-le vivre autrement que par du champ/contrechamp. L’idée des plans-séquences leur plaisait beaucoup. Les acteurs aiment les défis. Même moi, j’ai été impressionné. Pour faire un plan-séquence de deux, trois minutes, ils ont une quinzaine de marques au sol avec des positions précises, ils sont tantôt près de la caméra, tantôt loin, parfois dans le champ, parfois hors champ, c’était une chorégraphie extrêmement précise. Je me suis dit que le spectateur, inconsciemment, ressentirait le plaisir de cet échange quasiment en direct.

Q Et ça contribue aussi à établir un rythme qui est plus lent que le film moyen, n’est-ce pas?

R Oui, oui. Il y a beaucoup de dialogues, on a aussi travaillé sur le tempo des scènes. Ce sont des personnages pleins d’esprit, truculents, donc, malgré tout, le spectateur doit un peu courir après le film. Il demande au spectateur beaucoup d’attention. À ma grande surprise pour ce film qui a été, en France, le plus plébiscité de ma carrière, le spectateur préfère courir après le récit plutôt qu’être en avance. C’est une grande leçon pour moi. J’exige plus et le spectateur en sera d’autant plus content.

Q En parlant de Valmont, tout à l’heure, vous avez évoqué Les liaisons dangereuses. Impossible de ne pas faire certains rapprochements avec l’œuvre de Pierre Choderlos de Laclos.

R Il y en a beaucoup à faire, en effet. Ce sont deux œuvres qui ont été écrites à quelques années d’intervalle. Et qu’au cinéma, pour cette époque, il n’y a guère que Les liaisons dangereuses et Valmont qu’on a en tête. Après, on passe à la Révolution française. Mais surtout, les rapprochements à faire sont dans l’intrigue elle-même. On se retrouve avec une femme forte, diabolique et beaucoup plus intelligente que les hommes qui l’entourent. Merteuil d’un côté, la Pommeraye de l’autre. Mais deux séducteurs qui ne sont pas du tout les mêmes. Des Arcis séduit parce qu’il est séduit. Il est inconstant parce qu’il juge la nature humaine inconstante. C’est un libertin sincère. La grande différence, finalement, est entre Laclos et Diderot. Diderot, contrairement à Laclos, aime l’amour. Il en montre tous les effets pervers et cruels, mais il aime néanmoins l’amour. Chez Laclos, c’est beaucoup plus cynique et froid.

Q Malgré le succès de ce film d’époque, envisagez-vous un retour au contemporain?

J’ai un projet que j’espère tourné l’an prochain: Chronique d’une maison passagère, qui est contemporain, mais que j’essaierai de faire comme un film en costumes (rires).