Cynthia Nixon incarne la poétesse Emily Dickinson.

Emily Dickinson: la femme derrière le mythe ***

CRITIQUE / Emily Dickinson est considérée, de nos jours, comme l'un des poètes marquants de l'histoire littéraire américaine. De son vivant, cette féministe en avance sur son temps, excentrique et recluse au sein de sa cellule familiale, a toutefois souffert du manque de reconnaissance. C'est le portrait de cette femme, et non du mythe, qu'a voulu peindre Terence Davies dans L'histoire d'une passion, un film exigeant, mais qui offre ses récompenses.
La poétesse (1830-1886), décédée d'une insuffisance rénale chronique, a laissé une oeuvre considérable : près de 1800 poèmes. Moins d'une douzaine furent publiés de son vivant. Après une enfance normale dans une famille nantie, la jeune Emily (Emma Bell) démontre rapidement un esprit impétueux et un rejet de la chape de plomb religieuse : «Mon âme m'appartient.»
Son père adoré (Keith Carradine), homme autoritaire, mais ouvert d'esprit, la rapatrie à la maison. Davies (Chez les heureux du monde, 2000) passe rapidement sur ces années, grâce à des ellipses judicieuses (une constante dans ce drame biographique). Plus mature, Emily (Cynthia Nixon) démontre l'indépendance d'esprit d'une rebelle, remettant en question toute forme d'autorité patriarcale, de façon parfois véhémente - l'intégrité peut parfois conduire à l'intolérance.
Refusant les conventions du mariage, la jeune femme préfère la compagnie de sa famille, en particulier sa soeur cadette Vinnie (Jennifer Ehle), et de son amie Vryling Buffam (Catherine Bailey), aussi allergique qu'elle aux conventions sociales. 
Comme souvent quand il s'agit d'illustrer l'acte d'écrire, le réalisateur n'a guère eu d'autres choix que de recourir à la voix hors champ, souvent sur de longs plans de Dickinson assise, toujours bien cadrés. Le procédé s'avère répétitif vers la fin, surtout que le film devient un huis clos imposé par la vie de recluse de Dickinson.
Davies a aussi décidé de conférer à l'ensemble une certaine théâtralité, cohérente avec l'époque, fidèlement reconstituée avec de magnifiques décors et costumes. La déclamation des acteurs est souvent à l'avenant, ce qui confère une certaine lourdeur à ce long métrage austère et cérébral. Il y a une certaine parenté avec l'oeuvre de Tchekhov, d'ailleurs, notamment pour les dialogues brillants et vifs. Côté cinéma, on pense au très beau Une vie de Stéphane Brizé.
On peut s'interroger sur ce refus du contemporain dans le traitement de cette lente perte de l'innocence, mais impossible de remettre en question la fidélité de Davies à son sujet. Le réalisateur anglais, qui a beaucoup illustré les effets de la religiosité dogmatique sur la vie émotionnelle des personnes et des sociétés, essaie de montrer la vraie femme, une originale, certes, mais aussi une personne qui souffrait de son manque de beauté - un thème éternellement d'actualité.
Un film d'acteurs
Cynthia Nixon joue ici un rôle aux antipodes de celui de Miranda dans Sexe à New York (la série et les films). La rouquine traduit avec autant de bonheur les frémissements intérieurs que l'exaltation des mots générés par la quête incessante de Dickinson pour trouver la quintessence poétique et la beauté dans la vérité.
L'histoire d'une passion est d'abord et avant tout un film d'acteurs. Outre Nixon, il faut souligner la vibrante performance de Carradine (Les duellistes de Ridley Scott, 1977). L'ensemble de la distribution se débrouille plutôt bien, même si c'est parfois surjoué.
Terence Davies ne sort pas vraiment des codes du genre, mais L'histoire d'une passion nous fait découvrir une femme étonnante et un esprit brillant, qui méritait ce film rigoureux.
Au générique
Cote: ***
Titre: Emily Dickinson - L'histoire d'une passion
Genre: drame biographique
Réalisateur: Terence Davies
Acteurs: Cynthia Nixon, Jennifer Ehle et Duncan Duff
Classement: général
Durée: 2h04
On aime: la rigueur de la réalisation, les dialogues, le respect de l'époque
On n'aime pas: l'aspect austère, le jeu parfois empesé