Émile Proulx-Cloutier a pratiquement travaillé comme s’il jouait trois, quatre personnages différents pour son rôle dans Nous sommes les autres.

Émile Proulx-Cloutier: la métamorphose

Émile Proulx-Cloutier a tellement de cordes à son arc qu’il se demande parfois laquelle il doit tendre. Mais ça lui réussit plutôt bien. Le trentenaire joue plus que jamais, tant au petit qu’au grand écran. Et le personnage qu’il interprète dans Nous sommes les autres devrait encore élargir la palette de rôles qu’on lui offre quand il n’est pas sur scène pour pousser la chanson. De quoi lui donner un petit peu plus le vertige…

Proulx-Cloutier l’avoue volontiers en entrevue. Avec le jeu, la musique et les trois enfants, «j’ai pas réussi à trouver l’équilibre. Je donne des coups. Mais il y en a parfois trop dans la cour…»

N’allez pas lui demander de choisir. «Il n’y a rien de ce que je fais qui est strictement alimentaire, auquel je ne crois pas.» Surtout une occasion comme ce film de Jean-François Asselin, après deux collaborations ensemble, notamment Plan B (diffusé ce printemps à Séries +). «Émile arrive à l’écran et on voit toute la fragilité d’un gars avide de réussir en deux regards», explique le réalisateur à propos de celui qu’il considère comme son alter ego.

Ce rôle, Proulx-Cloutier y tenait : «J’étais prêt à y plonger les yeux fermés.» Parce qu’il s’agit «d’une proposition de cinéma hyper-franche et hyper-assumée. [Jean-François Asselin] a une façon très habile de mettre de l’étrangeté dans le réel au profit du sens. Dans ce cas-ci, la transformation accélérée de mon personnage. [Malgré tout], il parle toujours de la condition humaine. Ce scénario parle de notre terrible besoin de plaire aux autres. Ça nous forge beaucoup plus qu’on le pense.»

Au-delà de cette confiance mutuelle, l’acteur fait face à un défi presque olympique dans cette métamorphose d’un être fragile en une vedette de l’architecture au caractère trempé. «J’ai pratiquement travaillé comme si c’était trois, quatre personnages que je traversais», changeant progressivement la voix, la posture, l’attitude… «Il me fallait puiser dans toutes mes ressources d’acteur pour avoir plusieurs énergies différentes à l’écran.»

Au départ, dit-il, son personnage incarne le récit d’une noyade. Au contraire de Narcisse qui se noie dans son reflet, Frédéric Venne «se noie dans l’absence de reflet, en train de chercher quelqu’un et une reconnaissance». Cette quête de validation, après une dépression, va l’enfoncer de plus en plus profondément. «C’est comme une éponge. Il veut tellement plaire aux autres qu’il finit par se perdre, se noyer en lui-même.»

«Si chaque spectateur se replonge dans sa vie après le film, il va se demander : “qu’est-ce que j’ai fait dans ma vie pour plaire aux autres? Si je ne l’avais pas fait, j’aurais peut-être été quelqu’un de radicalement différent.” C’est troublant.»

Pour permettre à l’acteur d’incarner ce changement draconien, la production a tourné en continuité : «C’est un immense luxe pour un acteur. Plus le look se transformait, plus on faisait apparaître de nouvelles facettes et on laissait tomber d’autres aspects. Même sur le plateau, le regard et les attitudes de l’équipe technique changeaient. J’ai vécu toute une expérience.»


Si chaque spectateur se replonge dans sa vie après le film, il va se demander: ''qu’est-ce que j’ai fait dans ma vie pour plaire aux autres? Si je ne l’avais pas fait, j’aurais peut-être été quelqu’un de radicalement différent.” C’est troublant.
Émile Proulx-Cloutier

Malgré l’étrangeté apparente de la proposition, «il y a plein de situations dans lesquelles les gens peuvent se reconnaître».

Comme, par exemple, dans les confrontations entre son personnage et son paternel — joué par son père, Raymond Cloutier, avec qui il renoue dans la même dynamique que dans Le déserteur (2008), de Simon Lavoie. «C’était un plaisir de le retrouver, même si ce n’est pas du tout le rapport qu’on a dans la vie.» 

Le changement

Il n’y a pas que le personnage d’Émile Proulx-Cloutier dans Nous sommes les autres qui change. L’acteur aussi. Il réussit de plus en plus à s’imposer en audition. «On me dit : “ce n’est pas toi qu’on envisageait, ce n’est pas ce qu’on cherchait, mais l’audition nous a convaincus”.» Il a l’impression que son image de «p’tit gars» se fissure. Résultat, «on me propose des rôles très diversifiés», constate-t-il avec satisfaction.

Comme le mari de La Bolduc, «un homme bien de son temps». Proulx-Cloutier vient tout juste de terminer le tournage de ce film biographique sur la célèbre Mary Travers (la sortie est prévue au printemps 2018). À la télé, on peut le voir dans Boomerang, une comédie, et dans Faits divers, un univers plus glauque.

Cette «très belle période» dans la vie de l’acteur a tout de même laissé un peu de place au chanteur. Le successeur d’Aimer les monstres (2014) sort le 17 novembre. Il prendra «un grand respire» avant d’entreprendre son «marathon» de tournée après les Fêtes.

Cette activité frénétique a toutefois fait une victime collatérale : le réalisateur en lui. Son dernier documentaire, Le plancher des vaches, tourné avec sa conjointe Anaïs Barbeau-Lavalette, remonte à 2015 et il n’a rien de prévu, même pas sur le rond arrière. Il attend une idée «radicale» de cinéma. «Ma rage de créer passe ailleurs de ce temps-ci. Mais ça va revenir.»

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LE FILM DE LA DERNIÈRE CHANCE DE JEAN-FRANÇOIS ASSELIN

Le réalisateur Jean-François Asselin entouré des comédiens de Nous sommes les autres, Jean-Michel Anctil, Pascale Bussières et Émile Proulx-Cloutier

De François en série (2006) à Plan B (2016), Jean-François Asselin a toujours proposé un univers qui contient des éléments fantastiques dans un contexte réaliste. Il en va de même avec Nous sommes les autres, «fable contemporaine» d’un homme qui disparaît, ce «qui en force deux autres à le remplacer», au propre comme au figuré. Le Soleil a voulu en savoir plus sur ce créateur dont l’originalité en a déstabilisé plus d’un dans le milieu et à propos d’un film qui a manqué ne jamais voir le jour.

Q Qu’est-ce qui a pris si longtemps à réaliser un premier long métrage?

R Les autres (rires). Ça fait longtemps que je suis prêt. Avec Plan B, mes courts métrages, etc., j’ai l’impression que les gens ont commencé à comprendre que ça se pouvait.

Q Il y a quelque chose de La métamorphose de Kafka, en moins radical, dans ce film?

R Tout à fait. En milieu de parcours, on a regardé Le locataire (1976) de Polanski, qui est un peu le même genre. Il y a quelque chose de Buñuel aussi dans le surréalisme. 


L’idée de départ était de raconter comment on se transforme pour plaire aux autres
Jean-François Asselin

Q Est-ce que titre fait référence au «je est un autre» de Rimbaud?

R Non. En fait, ça vient d’une citation d’Henri Laborit, qui dit en gros que dans notre vie, nous ne sommes que l’amalgame de toutes les influences et comportements appris des autres et que, quand on meurt, nous sommes les autres. C’est un peu perturbant. On s’est demandé [avec le coscénariste Jacques Drolet] : quand t’arrêtes de répondre aux besoins des gens autour de toi, est-ce que tu continues à exister? […] Le film est exactement ce qu’il raconte. Tout le monde a donné son opinion, on a voulu faire quelque chose pour plaire. On l’a ramené pour faire une œuvre différente, difficile à mettre dans une catégorie, quitte à déplaire. Mais ceux qui vont l’aimer vont l’aimer pour les bonnes raisons.

Q Parlant de références, il y en a beaucoup aux arts dans le film. Quel rôle jouent-ils?

R L’idée de départ était de raconter comment on se transforme pour plaire aux autres. Les contextes sont venus après. Pour l’idée d’un personnage qui se transforme physiquement en un autre, on a rapidement pensé à l’architecture. En raison du prestige social, dans lequel on peut croire que le gars va aller loin pour obtenir un poste. 

L’architecture est aussi une métaphore de ce qu’on raconte : il fait de l’architecture minimaliste et il doit devenir quelqu’un d’autre en faisant quelque chose d’extravagant. On avait aussi envie d’un personnage qui répond à ce que les autres veulent qu’il soit, mais qui revient vers sa vraie nature. […] D’où l’idée de le mettre en contact avec l’opéra. Avec cette découverte, il y a quelque chose qui se passe en lui.

Q Ce personnage est interprété par Jean-Michel Anctil, un choix surprenant. Mais il livre la marchandise…

R Oui. Je dirige beaucoup les comédiens. Mais je ne pouvais pas le diriger plus et le sauver au montage. Non, non, il était très solide. Il avait déjà joué au cinéma, mais d’avoir un aussi gros rôle, de jouer des scènes avec Pascale [Bussières], avec Émile [Proulx-Cloutier] et avec Valérie Blais, faut que t’arrives prêt. Il a travaillé fort.

Q Est-ce que ce film va ouvrir d’autres portes en cinéma?

R Je l’espère. Ce que j’ai envie de faire comme cinéma est moins conventionnel. Mais j’ai un univers cohérent. J’ai d’autres films de prêt. Des fois, on attend tellement longtemps qu’on en oublie l’urgence. Ça, je trouve ça dur. Ce film a pris huit ans, mais il y a cinq ans, il aurait été pareil. J’ai manqué l’abandonner, c’était sa dernière chance. Et ça a marché. Je travaille sur la deuxième saison de Plan B, mais je veux retourner au cinéma plus tôt que tard.  

Nous sommes les autres prend l’affiche le 10 novembre.