Le réalisateur palestinien Elia Suleiman.
Le réalisateur palestinien Elia Suleiman.

Elia Suleiman: sérieusement absurde

CANNES — Elia Suleiman est un cas. Et pas seulement comme cinéaste. Né à Nazareth, ce chrétien arabe israélien se considère comme un Palestinien. Évidemment, son œuvre en témoigne. Intervention divine, Prix du jury à Cannes 2002, se veut une critique ironique de l’absurdité de la situation géopolitique en Palestine. Alors qu’il était de retour sur la Croisette l’an dernier, Le Soleil s’est entretenu avec l’homme de 59 ans au lendemain de la première mondiale de C’est ça le paradis? (It Must Be Heaven).

L’artiste est fatigué après avoir fêté jusqu’à 5h, mais se prête d’autant volontairement au jeu de l’interview, même s’il cabotine un peu, que dix ans séparent cette nouvelle comédie du Temps qu’il reste. Il ne le sait pas encore, mais son œuvre lui permettra de repartir avec une mention spéciale du jury et un prix de la critique internationale.

Mais pour l’instant, il savoure davantage le fait d’avoir vu son film «sur un très grand écran», celui du Théâtre Lumière, que l’ovation de 10 minutes qu’on lui a réservée. «Quand j’y suis entré, j’étais très émotif. À la fin, c’était très sincère et enthousiaste, mais je me demandais quand ça allait se terminer, avant que les gens aient mal aux mains...»

Ce long métrage, et les précédents, amènent leur lot de comparaisons avec Buster Keaton et Jacques Tati, en raison de son humour physique absurde. Le réalisateur dément toute influence, même s’il adore leurs films.

«Je peux voir des extraits de Tati un millier de fois et sourire encore à la fin. J’ai commencé à faire des films qui s’en approchaient avant de savoir qui ils étaient. Dans ce monde aux milliards d’habitants, il est normal de trouver des physiques et des sensibilités semblables. Ça ne me surprend pas que je puisse utiliser des mimiques à la Keaton ou des effets stylistiques à la Tati.»

Elia Suleiman révèle que son envie de cinéma prend sa source dans l’œuvre de Yasujirō Ozu (1903-1963), réalisateur japonais, puis de Robert Bresson (1901-1999), Costa-Gavras… Il n’y a aucune similarité esthétique avec son corpus, «mais ils m’ont donné la confiance nécessaire pour me lancer. Nous sommes aussi influencés par nos expériences de vie et nos lectures. Des livres qui n’ont pas la même tonalité que mon œuvre, mais la somme de ces influences qui s’entremêlent dans votre subconscient influencent votre façon de narrer et de voir. Votre personnalité joue également un rôle majeur dans votre façon de vous exprimer.»

Les scènes nous montrent un Paris vidé de ses habitants et touristes habituels, comme au temps de la pandémie.

Tournage à Montréal

La particularité de C’est ça le paradis? réside dans son aspect autofictionnel. Elia Suleiman y joue son propre rôle, celui d’un réalisateur palestinien qui cherche à financer ses films en passant par Paris et New York — des endroits qu’il a habités, ce qui lui permet d’éviter les clichés touristiques, avance-t-il.

Le long métrage compte sur des racines québécoises puisque la partie américaine fut tournée à Montréal. Jeremy Peter Allen, cinéaste de la capitale, fut d’ailleurs second réalisateur sur ce segment. «C’était merveilleux, se souvient Suleiman. Je me suis imaginé que je pourrais y vivre s’il n’y avait pas d’hiver (rires).»

Le tournage ne fut pas une sinécure pour autant. Puisque la métropole devait avoir l’air de la Grosse pomme, «il fallait éviter plusieurs éléments. C’était difficile de m’ajuster aux différentes règles syndicales. Quand tu fais un film d’auteur, tu as besoin de liberté. Avec toute cette structure institutionnelle, c’est problématique. Par exemple, comme réalisateur, tu ne peux discuter avec les figurants parce que leur cachet va augmenter. Pour moi, c’est une insulte pour ces gens qui sont traités comme des esclaves, en quelque sorte. C’est une question d’éthique. J’ai refusé de m’y plier.»

Elia Suleiman estime que ce genre de cadre peut se révéler très néfaste pour de jeunes cinéastes. «Imposer de telles restrictions s’avère contreproductif à la libération des esprits.»

Malgré tout, «je le referais. Et si je reviens, Montréal jouera Montréal. Ce sera plus facile. Et maintenant que j’ai l’expérience des lois et règlements en vigueur, je pourrai négocier en conséquence. Mais je dois ajouter que j’avais une équipe formidable. Si j’avais pu, j’en aurais ramené quelques-uns dans mes bagages. Ce sont des techniciens expérimentés et quand ils arrivent sur un film qui sort des balises, ils sont passionnés et veulent donner tout ce qu’ils ont.»

Paris comme pendant la COVID

Elia Suleiman était-il prescient lorsqu’il a tourné à Paris, vidée de ses habitants et touristes, comme au plus fort de la pandémie? Évidemment non. «Je voulais mettre la ville à nu pour montrer ce qui ne va pas.» Mais aussi à quoi pourrait ressembler une telle ville s’il y avait un confinement imposé en raison des règles antiterroristes.

«Ça s’apparente à une zone de guerre. Et quand tu dégages les lieux pour un moment, tu poses un regard neuf sur la beauté de l’endroit.»

Le cinéaste n’a pas l’intention d’arrêter de taper sur le clou palestinien dans le futur «tant que la situation restera ce qu’elle est». À condition de trouver du financement pour tourner. Certaines réalités exposées dans C’est ça le paradis? sont plus réelles que d’autres…