David Lowery est un des rares réalisateurs à l'aise dans le cinéma d'auteur que dans les superproductions.

David Lowery, un cinéaste émergent

Retenez bien ce nom : David Lowery. L'Américain de 36 ans est un des rares réalisateurs aussi à l'aise dans le cinéma d'auteur - Ain't Them Body Saints (2013) a fait fureur à Sundance à la Semaine de la critique à Cannes -, que dans les superproductions - il a réalisé Peter et Elliott le dragon (2016) pour Disney et travaille sur Peter Pan.
Pour le formidable A Ghost Story, unanimement salué par la critique, Lowery a retrouvé Casey Affleck et Rooney Mara pour un film intimiste et poignant sur le deuil, la résilience et notre place sur Terre. Le Soleil s'est entretenu avec le cinéaste à propos de ce film, qui suit le destin d'un homme qui meurt et revient «hanter» la maison de sa jeune veuve.
Q Votre film à très petit budget a été qualifié de projet secret lors de sa présentation à Sundance, en janvier. Pourquoi?
R J'ai fait le film si rapidement que je n'ai pas eu le temps d'en parler à personne (rires). Pour être honnête, quand vous faites un film et que les gens sont au courant ou l'anticipent, les attentes sont élevées. Si j'en suis conscient, je tente de les rencontrer avant même d'avoir fini. Ce n'est pas sain. J'ai cru qu'il était avantageux pour nous tous de ne pas en parler à personne.
Q Parlant d'anticipation, avez-vous craint que les spectateurs soient interloqués par l'idée d'un fantôme avec un drap blanc sur la tête, une référence plutôt vieillotte et rigolote?
R Je savais qu'il y avait un humour implicite : l'image me fait rire. La première image que j'ai eue [avant d'écrire] était celle d'un fantôme qui est seul dans une pièce. Quand vous êtes disposés à en rire, vous l'êtes aussi à toutes sortes d'émotions : empathie, curiosité, mélancolie... Je voulais voir si j'étais capable avec cette image comique de générer un peu de gravité et un certain pathos.
Q Quelles étaient vos sources d'inspiration pour ce film de fantôme atypique?
R Des films de Spielberg, comme E.T. et Poltergeist [que Spielberg a produit], à des films d'auteur comme Jeanne Dielman de Chantal Ackerman. Mais je suis aussi un grand admirateur des films de peur comme La conjuration. Ils étaient aussi présents à mon esprit que ces longs métrages européens plus obscurs.
Q En fait, ce fantôme est un prétexte pour parler de la perte, de la souffrance, mais aussi du sens de la vie, notamment par cet incroyable monologue au milieu du film sur la vacuité de l'existence, mais aussi l'espoir. Quelles étaient vos intentions?
R La scène a plusieurs fonctions. Pour moi, c'était d'abord thérapeutique. J'étais en crise existentielle moi-même (rires). Il représente les deux tiers de ma réflexion pour demeurer optimiste devant l'inéluctabilité de la mort. Pour les spectateurs, c'est une forme de récompense après autant de temps sans presque de dialogues (rires). Ensuite, c'est un signe qui indique une nouvelle direction, sans explications, mais qui vous met dans le bon état d'esprit pour anticiper le virage brusque que la trame narrative va prendre.
Q Vous utilisez plusieurs plans-séquences au début du film. Était-ce pour aspirer le spectateur dans le propos ou établir le climat?
R J'espère que les spectateurs vont être captivés, mais je sais bien que ce ne sera peut-être pas le cas. J'ai moi-même tendance à laisser mon esprit vagabonder. Je voulais donner de l'espace au spectateur pour faire ça s'il le désire. Surtout que mon intention était que le passage du temps soit bien ressenti et très apparent durant la première demi-heure. Vous devez attendre que la scène soit finie. Vous vous y engagez ou pas. Peu importe : vous allez constater que ce film va se dérouler à son propre rythme.
Q A Ghost Story correspond à l'idée qu'on se fait du cinéma d'auteur. Pourtant, vous n'avez pas hésité à tourner pour Disney. C'est un peu surprenant non?
R J'ai grandi avec ces films et je les adore. Et ce sont aussi des films que j'aime voir comme spectateur. Je n'ai pas de plan de carrière ni un genre auquel je veux me cantonner. Il y a aussi plein de films Disney que je ne veux pas faire (rires). Avec Peter et Elliott le dragon, je trouvais qu'il y avait beaucoup de potentiel. Et que ce serait un film que j'aurais beaucoup de plaisir à tourner. J'ai adoré tourner avec Disney et je veux en refaire un autre avec eux. C'est important pour moi de ne refermer aucune porte. 
Q Il s'agit, comme le titre l'indique, d'un film sur un dragon. Vous êtes très préoccupés par les droits des animaux. Était-ce une raison supplémentaire de tourner ce long métrage?
R Non. Mais c'est devenu instantanément une partie intégrante de l'histoire. Dans ma première proposition au studio, j'ai indiqué que je voulais que le dragon soit couvert de fourrure. Je voulais que l'audience ait la même empathie qu'avec leurs animaux. Je suis en effet très préoccupé par les droits des animaux. Je ne voulais pas en faire un pamphlet. Mais c'est un sous-texte. 
Q Casey Affleck et Rooney Mara étaient également les deux vedettes d'Ain't Them Body Saints. Affleck et Robert Redford, qui jouait dans Peter et Elliott le dragon, sont à l'affiche de votre prochain film, The Old Man and the Gun. Avez-vous besoin de recréer un esprit de famille sur vos plateaux?
R Absolument. J'adore. Une des choses les plus difficiles quand vous réalisez un film est de vous expliquer et de convaincre les gens de vous faire confiance. Si je peux l'éviter en travaillant avec des gens que j'aime et qui me font confiance, c'est beaucoup plus facile. J'essaie parfois d'agrandir [cette famille], mais aussi de la garder intacte.
Q Est-ce pour ça que votre femme, l'actrice Augustine Frizzell, joue dans vos films?
R Absolument. Je veux le plus possible de membres de ma famille immédiate. J'ai huit frères et soeurs et j'essaie d'en avoir le plus possible avec moi. 
Q C'est un peu le même genre de relation qui vous lie à Daniel Hart, qui signe la trame sonore. La musique joue un rôle très important dans A Ghost Story. Comment avez-vous travaillé ensemble?
R C'était notre sixième collaboration. À ce point, on n'a pas vraiment besoin de se parler. Il sait ce dont le film a besoin. Il sait ce que je veux, je sais ce qu'il va apporter sur la table. Je lui donne quelques idées et, en général, ce qu'il compose est tout à fait ce dont le film a besoin. Dans ce cas, la musique est arrivée très tard : le montage était terminé. Nous avons mis la musique dans le tout et c'était exactement ça. C'était une expérience formidable.
Q J'imagine qu'il travaille sur The Old Man and the Gun?
R Nous venons tout juste de compléter un premier montage, qu'il a vu, et il peut maintenant avancer. Nous devrions avoir fini d'ici la fin de l'année. Mais le film ne devrait pas sortir avant l'été prochain.
Q Ou au Festival de Cannes?
R Il sera prêt. Mais je ne veux pas trop y penser. Si jamais ça arrive, je serai ravi.
Q Avant de vous laisser profiter de Montréal (Lowery était de passage au festival Fantasia), une dernière question. Vous étiez très actif sur Twitter, surtout pendant la dernière campagne électorale. Plus maintenant. Qu'est-ce qui s'est passé?
R J'étais accro. J'ai eu besoin de couper les ponts. J'ai changé mon mot de passe de façon à ne plus pouvoir entrer dans mon compte. Ce que je n'ai pas fait depuis un an. Je ne manque pas grand-chose. Et ma vie est meilleure (rires). Le seul média social qui reste est mon compte Instagram, parce ce qu'il y a un aspect esthétique et que je n'ai pas besoin d'accorder de l'attention aux opinions des autres.