Jusqu’où est-on prêt à vendre son âme pour un salaire dans les six chiffres? demande le film Crise R.H..

Crise R.H.: harcèlement professionnel ***

CRITIQUE / Il y a plusieurs façons de pousser un employé à démissionner plutôt que de le congédier. Émilie Tesson-Hansen, jeune cadre dynamique, a justement été engagée pour ça. Mais son excès de zèle poussera un de ses subordonnés à se défenestrer dans la cour intérieure de l’entreprise. À qui la faute? Qui doit légalement payer? Sous le couvert de la fiction, Crise R.H. s’attaque avec beaucoup d’aplomb à la problématique du harcèlement psychologique en milieu de travail.

Le drame psychologique mâtiné de suspense de Nicolas Silhol donne froid dans le dos. Esen, qui a recruté Émilie (Céline Sallette), est une multinationale sans âme comme il en existe tant. Avec des objectifs de rendement à rencontrer…

Le réalisateur a campé l’action au cœur des ressources humaines, département où règnent les phrases creuses et le jargon administratif. Émilie, croit-elle, ne fait qu’exécuter froidement les directives contenues dans le plan du directeur Stéphane Froncart (Lambert Wilson, avec le look col roulé et petites lunettes d’acier à la Steve Jobs). 

«J’ai fait mon travail», répète-t-elle constamment comme un soldat qui se défend en disant avoir suivi les ordres de la chaîne de commandement. Sauf que la sans-cœur va commencer à perdre pied lorsqu’elle sera confrontée à l’empathique Marie Borrel (Violaine Fumeau), une inspectrice du travail qui représente sa conscience… 

Émilie, dont le réalisateur a privilégié le point de vue, se retrouve coincée entre celle-ci et la direction prête à la sacrifier pour ne pas entacher la réputation de l’entreprise en révélant ses méthodes coercitives. 

Silhol explore des questions éthiques délicates, avec un angle humaniste qui rappelle le parti-pris de Stéphane Brizé dans le très solide La loi du marché, qui était en compétition à Cannes en 2015, sans la même maîtrise épurée, toutefois.

Jusqu’où est-on prêt à vendre son âme pour un salaire dans les six chiffres? Jusqu’où peut-on accepter de piler sur ses convictions morales avant d’être prêt à tout perdre pour dénoncer les injustices?

Fait intéressant, c’est tout de même une femme qui manie la hache du bourreau, usant d’intimidation et de harcèlement pour atteindre son but. Mais sous son masque, il y a une femme prête à emprunter la route de la rédemption…

Puisqu’il s’agit d’un premier film, on peut être indulgent sur la réalisation bancale, parfois hésitante, qui abuse du champ/contrechamp. Un peu moins, toutefois, sur les raccourcis scénaristiques et le manque d’information à propos de cette grosse compagnie. Qu’on ait voulu la garder la plus anonyme possible pour en faire un archétype, soit, mais elle n’est pas assez incarnée.

Céline Sallette (De rouille et d’os) se débrouille bien, même si son rôle aurait gagné à être plus consistant, notamment dans les interactions avec son mari, lui-même mal esquissé. Son patron égocentrique et manipulateur est à la limite de la caricature. 

À la décharge de Nicolas Silhol, sa courbe dramatique, bien que prévisible, est tout de même très efficace. Il décrit assez bien comment une employée, envahie par le désespoir et la paranoïa, peut devenir un paria aux yeux de ses collègues lorsqu’elle devient un bouc émissaire.

En fait, c’est surtout le message qui compte dans ce film à thèse, qui traite de la déshumanisation des lieux de travail et de la pression constante que subissent les employés au nom du rendement. Nul doute qu’on peut transposer le propos au Québec. Ce qui en fait toute sa pertinence.  

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***
  • Titre: Crise R.H.
  • Genre: drame
  • Réalisateur: Nicolas Silhol
  • Acteurs: Céline Sallette, Lambert Wilson, Violaine Fumeau
  • Classement: général
  • Durée: 1h35
  • On aime: la question du harcèlement, le parti-pris, la pertinence
  • On n’aime pas: une réalisation bancale, des raccourcis scénaristiques