Matt Dillon joue un tueur en série dans le suspense d'horreur «La maison que Jack a construite».

Courte vie en salle pour le nouveau Lars von Trier

CRITIQUE / «La maison que Jack a construite» («The House That Jack Built»), le plus récent long métrage de Lars von Trier, n’aura droit qu’à quatre représentations en salle au Québec, dont au Clap, mardi et mercredi. Le sulfureux film quittera ensuite l’affiche et sera seulement offert sur certaines plateformes en décembre. «Le Soleil» a eu la chance de voir cette œuvre provocante, violente, perturbante, choquante, mais terriblement brillante lors de sa présentation hors-compétition au Festival de Cannes. Voici ce que nous en avons retenu.

L’atmosphère était fébrile lors de la présentation du film sur la Croisette. On se doutait, pour utiliser l’expression consacrée, que La maison que Jack a construite allait diviser. Dès sa première mondiale, avant la séance réservée aux journalistes, une centaine de spectateurs ont quitté, scandalisés. Ceux qui sont restés lui ont réservé une ovation.

L’enfer sur terre

Avec raison. Même si le réalisateur danois (Palme d’or pour Dancer in the Dark en 2000) pousse loin la provocation avec ce récit livré par un tueur en séries. Jack (Matt Dillon) se confie, dès le début, à un certain Verge (Bruno Ganz). On n’entend que leurs voix jusqu’à ce que le meurtrier dise vouloir donner cinq exemples «choisis au hasard» sur 12 années de frénésie meurtrière dans l’Amérique des années 70. Il est beaucoup question de la souffrance, tant physique que psychologique. Autant d’occasions de mises en scène pour von Trier, qui dirige un Dillon en tueur presque impassible.

Son psychopathe est manipulateur et narcissique — il se surnomme M. Sophistication. Jack ne nous épargne aucun détail. Et tue femmes, enfants, hommes sans distinction. Les meurtres sont moins graphiques qu’on aurait pu le craindre (mais clairement pas pour les cœurs sensibles, notamment pour une scène de mutilation. Pas pour rien que le film est classé 18 ans et plus). Nous ne sommes pourtant pas dans la glorification à la Natural Born Killers (Oliver Stone, 1994) ou les giclées de sang à la Tarantino.

Le Jack de von Trier est à la fois le mal incarné et l’artiste maudit — il tente de justifier sa compulsion par une série d’œuvres, notamment des natures mortes. Les citations du cinéaste sont nombreuses, de Virgile à Dante, en passant par Brecht et Blake.

Il y a beaucoup à disséquer, sans mauvais jeu de mots, dans ce dernier opus. Il est clair que Jack est l’alter ego du réalisateur, qu’il convie à une réflexion sur l’art, mais aussi sur les dérives toxiques commises en son nom. Von Trier propose d’ailleurs des extraits de ses propres longs métrages (Antichrist, Nymphomaniaque, Melancholia, entre autres). Acte de contrition ou de justification de la part du réalisateur?

La condition humaine est remplie de paradoxes. Tout comme l’art. C’est ce qui rend l’œuvre de von Trier, en général, et ce film, en particulier, si fascinants. Il est le propre de l’artiste de nous faire sortir de notre zone de confort. Mais celui-ci peut causer des dommages chez son spectateur...

AU GÉNÉRIQUE

• Cote: ***1/2

• Titre: La maison que Jack a construite

• Genre: suspense d’horreur

• Réalisateur: Lars von Trier

• Acteurs: Matt Dillon, Uma Thurman, Bruno Ganz, Riley Keough

• Classement: 18 ans +

• Durée: 2h31

• On aime: la sophistication de la réalisation. La performance de Matt Dillon. La réflexion sur l’art

• On n’aime pas: une part de provocation gratuite