«Il y a quelque chose, socialement, au Canada et au Québec, qui n'est pas réglé avec les gens des Premières Nations et qu'on a tendance à mettre sous le tapis», affirme le réalisateur d'Iqaluit, Benoît Pilon.

Benoît Pilon ou le cinéma ancré dans la réalité

Benoît Pilon a tourné plusieurs solides documentaires, dont Roger Toupin, épicier variété (2003), avant son premier long métrage de fiction. Le très beau Ce qu'il faut pour vivre (2008) obtient quatre Génie et trois Jutra, dont meilleur film. Iqaluit renoue avec beaucoup de sensibilité avec la culture inuit, mais dans une perspective renversée. Le Soleil s'est entretenu avec le réalisateur de 54 ans pour discuter de cette nouvelle oeuvre qui repose sur les épaules de Marie-Josée Croze, François Papineau et Natar Ungalaaq.
Q Six années se sont écoulées depuis Décharge. Qu'est-ce qui a pris si longtemps?
R C'est un projet qui a été long à écrire, avec plusieurs défis de scénarisation un peu particuliers, notamment le fait d'être un Blanc qui écrit une histoire sur Iqaluit. En même temps, j'ai travaillé sur d'autres projets de scénario. Tu avances tes projets en parallèle.
Q Après un film plus urbain, est-ce qu'il y avait une volonté de renouer avec l'univers du Grand Nord comme dans Ce qu'il faut pour vivre?
R Juste avant que je tourne Décharge, en 2009, j'étais allé une semaine à Iqaluit en repérage. Les deux projets cohabitaient. Je n'en ai pas fait un en réponse à l'autre. Dans Iqaluit, il y a un peu des deux. [...] Ce qu'il faut pour vivre était un film d'époque, là, il y a un aspect contemporain et un aspect urbain. Dans ce long métrage, il y a des choses de ce qui m'intéresse dans mes deux films [précédents].
Q Quelle est ta relation avec le Grand Nord? On sent une préoccupation très grande.
R Oui. J'ai un intérêt général pour notre relation avec les autochtones et les Inuit. Il y a quelque chose, socialement, au Canada et au Québec, qui n'est pas réglé avec les gens des Premières Nations et qu'on a tendance à mettre sous le tapis. Ça m'intéresse. Notre relation, notre impact sur eux, ce qu'ils peuvent nous apporter, ce qu'on a en commun, qu'est-ce qui nous éloigne, nous rapproche. Peut-on se bâtir une histoire commune? Par la fiction, on peut se raconter des histoires où on es-t ensemble. 
Dans le cas particulier d'Iqaluit, j'ai été mis en contact avec une réalité inuit en faisant Ce qu'il faut pour vivre et à travers mon rapport personnel à Natar Ungalaaq [qui a décroché le prix du meilleur acteur aux Jutra]. J'ai eu un peu l'impression d'avoir accès à l'âme inuite. J'ai eu envie de retourner avec lui. La ville m'a fasciné aussi. C'est une espèce d'utopie urbaine.
Q On sent que le documentariste n'est jamais bien loin. Je me trompe?
R On me disait toujours que mes documentaires s'écoutaient comme de la fiction. Et là, en faisant de la fiction, on me dit que je viens du documentaire... C'est vrai. Mes films se répondent. Il y a un intérêt de raconter des histoires quand je fais du documentaire et un intérêt, quand je fais de la fiction, d'ancrer ça dans une réalité, tout en ayant une touche de lyrisme. J'essaie d'avoir un point de vue sur le monde dans lequel on vit. Les Inuit qui ont travaillé sur le film m'ont dit : c'est le fun, on se reconnaît. J'étais fier.
Q Il y a dans Iqaluit une réalité inuit, mais aussi celle d'une femme qui vit un choc. Qu'est-ce qu'elle représente?
R Je voulais une femme qui n'a aucun intérêt à être là, ce qui est assez symptomatique du manque d'intérêt des Québécois par rapport aux autochtones. Et que pour apprendre ce qui est arrivé à son mari, elle n'aura pas le choix de s'ouvrir. Graduellement, elle va devoir entrer en contact et lâcher prise. On est tous un peu Carmen.
Q Marie-Josée Croze me disait que vous la vouliez dès le départ pour ce rôle. C'est le cas?
R Oui. À partir du moment où j'ai pensé qui pourrait jouer ça, j'ai pensé à Marie-Josée. C'est vraiment une actrice de cinéma. Elle a un jeu d'une profondeur, d'une subtilité qui est tellement cinématographique. Et ce qu'elle dégage comme femme indépendante et réfléchie. Elle arrive avec un bagage de ce que je voulais pour Carmen. Et, en même temps, je trouvais ça intéressant le fait que ce soit une actrice québécoise moins présente. En arrivant à Iqaluit, ça augmentait l'aspect étrangère qui arrive d'ailleurs. Même pour les Québécois, qui se disent «ça fait longtemps qu'on ne l'a pas vue»
Vikings et Cris
Avec un peu de chance, on va patienter moins longtemps avant le prochain Benoît Pilon. Le réalisateur a deux projets «pas mal avancés». Vinland, déposé auprès des institutions, se déroule dans Charlevoix en 1949. Un frère enseignant va tenter de découvrir si le Vinland du Viking Leif Erikson serait situé sur les côtes de Charlevoix. «Il se sert de ça pour faire rêver ses étudiants, mais il se heurte à la hiérarchie de la communauté religieuse.» L'idée originale vient de Normand Bergeron, un professeur de l'Université Laval. Marc Robitaille (Un été sans point ni coup sûr) a aussi collaboré au scénario. Chief s'intéresse pour sa part au chef de bande Billy Diamond et à la construction de la Baie-James du point de vue des Cris.
François Papineau: hommage à son père
François Papineau s'est fait rare sur grand écran ces dernières années.
Dans Iqaluit, François Papineau interprète un chef de chantier. Un rôle qui revêtait un symbole très particulier pour l'homme de 50 ans. «La job de Gilles, mon père faisait ça. Je trouvais que c'était un bel hommage. Je porte son casque, dans le film. Je trouvais que c'était un beau point de rencontre. Je suis en train de faire ma job, qu'il n'a pas vraiment eu le temps de voir parce qu'il est décédé très jeune, et je me prends pour [lui]. C'était une belle façon de renouer avec certains aspects de mon héritage.»
Ce n'est pas la seule raison qui a convaincu l'acteur, qui arbore une belle barbe blanche, lunettes, chemise noire sur veston décontracté. Il a été très sensible au scénario et à sa finale atypique. «C'est une réelle tragédie. Mais il y a un point révélateur qui fait qu'il y a des destins qui ne devaient pas se croiser qui se rencontrent alors que tout les sépare. Ça va vers une espèce de résolution qui élève l'âme», explique-t-il. Tout le contraire d'un film américain.
François Papineau, toujours aussi magnétique, est omniprésent au début d'Iqaluit, jusqu'à ce que Gilles se retrouve dans le coma. On en aurait pris plus. Lui aussi. Mais il a profité à plein de son séjour dans la capitale du Nunavut. «Je m'imprègne assez facilement.» Les bottes aux pieds, il l'a parcourue en tous sens pendant deux semaines et demie. Et joué son rôle évidemment.
Qui ne marque pas un retour au cinéma, mais presque. Le Normand Despins d'Unité 9 s'est fait rare sur grand écran depuis Route 132 (Louis Bélanger, 2009) et Marécages (Guy Édoin, 2010). Un effet de vague, dit celui qui joue beaucoup au théâtre. D'ailleurs, il a trois projets de films en cours, dont deux sont coulés dans le béton. Tant mieux.  
Iqaluit prend l'affiche le 10 mars.